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La nuit du fauve

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Eka-los

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« Qui es-tu, toi qui as su apprivoiser un loup, mais qui n’as pas su apprivoiser ton propre mari ? »- « Les Trois poils  »,conte

Au bord du souffle, les yeux dans les yeux : elle voit les crocs qui se retroussent, entend le grognement, elle sent la chaleur et l’odeur âcre de fourrure et de sueur. Voilà déjà quelques heures ou peut-être des années qu’elle est là.Ses mains se resserrent douloureusement sur le manche du couteau, par un geste durci plein de crampes. Son bras tombe imperceptiblement et elle le relève. Il l’a vu et elle a remarqué l’imperceptible serrement de ses griffes longues comme des serres.
Ils tournent dans la pièce, toujours face à face, elle de peau et lui créature géante à au regard d’une cruauté sans pitié, sans fond et sans remords. Il veut la tuer et il veut la clé qui pend autour de son cou pour ouvrir la porte blindée.

La nuit avec la bête a commencé lorsque soudain le mi-jour de la pièce est devenu bleu sombre, que les derniers rayons se sont déplacés sous la porte : alors le regard de son homme est devenu vitreux, puis désespéré , ses mains ont commencé à se changer en pattes puissantes ; « Sauve-toi ou tue-moi » avait-t-il crié, retenant un geste de tendresse qui lui aurait déchiré les joues. Son cœur battait à toute vitesse, la peur s’était emparée d’elle par vagues croissantes en partant du ventre, froid paralysant : mais elle avait dit « Je survis ou je meurs avec toi », alors elle s’était emparée du grand couteau d’argent et l’avait pointé sur lui pour le tenir à distance.

La lame d’argent au bout du bras, l’élan d’héroïsme disparaît vite quand la fatigue vient : alors elle ne se battait plus pour sauver son homme, elle tenait pour ne pas mourir. Une envie de rage inconsciente monte avec sa peur, mais il ne lui aurait maintenant ni laissé le temps de le tuer, ni d’ouvrir la porte. Les vitres étaient barrées du plus solide métal. Elle et la bête s’étaient emprisonnées volontairement dans ce piège et maintenant elle se demandait à quel sacrifice stupide elle s’était destinée et pourquoi.

Les muscles du bras et des jambes avaient commencé à trembler imperceptiblement, son rythme cardiaque était trop fort : et en face de lui le regard jaune et prédateur guettait la moindre de ses défaillances. La pièce était lourde et moite, pourtant elle se sentait glacée. Déjà, ses pieds manquaient d’assurance et elle avait failli trébucher.

Des larmes coulent sur ses joues quand elle voit ces yeux : une abyme de violence et de couteaux, un sadisme perçant, une volonté de détruire sans aucun regret et sans aucune empathie. Elle ne connaissait de lui que la tendresse et l’amour débordant, elle connaissait l’odeur sucrée et salée de sa peau et la très grande gentillesse piquée d’ironie- parfois de colère, mais qui se résolvait vite. Maintenant, ce qui était remonté au fond de lui la regarde souffrir et en tire plaisir.

Elle resserre la main sur le manche qui glisse, ses pieds sont douloureux de tourner, le bas du dos lui fait mal et elle se sent si raide et chancelante qu’elle voudrait abandonner. Mourir serait plus simple.
L’étranger qui était son homme avait endossé sa Peau de bête et à cette heure ou cette année de ce combat elle ne savait plus pourquoi elle avait accepté de vouloir l’en délivrer.
Tout son corps chancelle, un instant ses yeux se ferment, alors l’attaque vient, la déchirure au milieu du visage, si douloureuse qu’elle hurle. Elle plante aveuglement le couteau et entend un feulement pitoyable . Elle retombe contre le mur : la douleur brûle son visage mais miraculeusement elle voit toujours. De la fumée sort du ventre de la bête , cette créature qu’elle haït maintenant et qu’elle voudrait percer de mille coups de couteaux. Du sang noir et rouge a coulé sur le sol, leurs pieds qui traînent dessinent un cercle .Elle se sent si faible. Elle a promis quelque chose qui la dépasse.
Maintenant, la fatigue et l’épuisement les fait se regarder comme deux bêtes fatiguées l’une comme l’autre. Son désir d’abattre le monstre dont elle a oublié le visage combat avec le souvenir de l’amant ; soudain elle entrevoit dans le visage l’expression fugace du désespoir de la bête captive. Cette créature a donc une conscience.

Alors que le coq commence à chanter ses notes aiguës, des rayons apparaissent par les barreaux de la fenêtre : le mur du noir pesant de nuit devient bleu encre, puis bleu clair.Le rouge aussi surgit et le doré, finalement une timide lumière. Aux dernières minutes, elle veut empêcher ses yeux lourds de se fermer, empêcher son corps de tomber par terre : la pensée que c’est bientôt fini ne suffit pas à calmer la douleur perçante. L’épuisement la gagne et elle tombe par terre trahie par ses jambes qui lâchent brutalement , la bête tombe soudain sur elle.

Quand elle ouvre les yeux, elle voit le museau à deux doigts du visage, rictus tordu. Mais quelque chose lutte dans le regard aux dernières minutes, les yeux s’ouvrent, tremblent fort les griffes se plient et restent à quelques millimètres du ventre qu’ils veulent égorger, sans toucher. Elle ne peut bouger alors que le souffle puant l’atteint au visage. Ils se regardent et elle comprend qu’il a par un effort surhumain retrouvé une part d’humanité pour ne pas la tuer.
Qu’elle meure ou qu’elle vive, elle ne pourra jamais lui pardonner ni son visage de loup, ni sa propre envie de sang. C’est sa dernière pensée avant de sombrer.

La lumière soudain entre par la fenêtre et caresse la peau de bête qui tombe en tas aux pieds de l’Homme nu. La peau de bête devient tas de cendre, puis se dissout dans le bain d’or du matin.
Elle a fermé les yeux maintenant, tombe dans l’inconscience d’un sommeil comateux, son visage brûlant et marqué contre le sol sale.Il pleure à côté d’elle, elle entend les sanglots lourds comme ceux d’un enfant. Puis sa chaleur d’homme, alors qu’elle est déjà loin.Le soleil éclaire les blessures béantes, celles de l’homme au ventre et celles de la femme au visage, alors qu’ils dorment par terre.

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