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La nuit des ombres

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Jusyfa

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FINALISTE
Sélection Public

L’évènement avait eu lieu un vingt octobre, une date comme une autre me direz-vous et pourtant... la nuit était claire, la lune était pleine et je m’étais réveillé, secoué par je ne sais quelle force. Ma chambre était éclairée d’une lumière blafarde et les chiffres de ma montre indiquaient minuit.
Des impatiences partaient du bas de mes jambes et remontaient tout le long de mon corps, je me contractai en espérant les empêcher d’atteindre ma poitrine, d’où elles se diffusaient dans mes bras et mes muscles pour m’obliger à me tordre sur mon lit.
Ce n’était pas à vrai dire une douleur, ce phénomène m’imposait de bloquer mes muscles et ma respiration pendant plusieurs secondes puis, tout se relâchait un court moment avant qu’à nouveau, ces impatiences reviennent ainsi, me tourmenter jusqu’au petit jour...
Avant de consulter, j’avais préféré attendre d’avoir une nouvelle indisposition, comme il n’en fut rien, j’oubliai cet avatar.

Au vingt-trois novembre, l’hiver avait fait son apparition le temps était clair et le gel s’était installé. Légèrement grippé, je décidai de me coucher tôt après avoir pris un grog et deux aspirines.
À minuit, je me réveillai en sueur, encore la même clarté dans ma chambre et j’endurai à nouveau, la crise vécue il y a un peu plus d’un mois.
Le malaise monopolisait mon corps et ma pensée, à chaque montée de l’impatience je devais me contracter pour pouvoir supporter l’inconfort qu’elle provoquait.
Aux environs de trois heures, je retrouvai enfin un peu de calme. Durant ces troubles à répétition, j’eus la sensation d’une présence dans ma chambre, je croyais avoir vu la porte de mon placard s’ouvrir pour laisser le passage à une ombre... je finis par me demander si les effets d’un grog associés à une légère fièvre suivis d’une série d’impatiences n’étaient pas la cause de cette improbable apparition.

Cette fois, je décidai de consulter. J’appris qu’il pourrait s’agir du « syndrome des jambes sans repos » mais, complétait mon médecin, dans ce cas les troubles se manifestent au quotidien et non une fois par mois ! Sa remarque était pertinente car le phénomène, comme la dernière fois, n’avait eu lieu qu’une seule nuit...je me dis qu’il me restait à attendre plus ou moins trente jours pour connaître la suite...

Le nom de cette maladie avait titillé ma mémoire, je me souvins que Guy m’avait dit souffrir de ce syndrome. Nous étions employés dans la même entreprise ; nos rôles consistaient aux réglages des robots et nous travaillions ensemble sur une chaîne de montages de grosses machines agricoles.
Ce fut malheureusement là qu’une erreur de manipulation, l’entraîna dans le système d’assemblage: on retrouva son corps complètement désarticulé en bout de chaîne...
Un robot mal réglé avait déclenché l’accident. Au cours de l'enquête, j’avais laissé entendre que son problème de santé pouvait y être pour quelque chose et à mon grand désarroi, la direction profita de cette information pour pratiquer une décote sur la pension versée à sa veuve.

La mi-décembre était déjà bien entamée et en même temps, mon angoisse s’était mise à grandir. Nous étions le vingt et un et j’attendais minuit pour me coucher. Dehors, un temps couvert plongeait ma chambre dans la pénombre. Pour ne pas allumer la lumière, j’avais pris une lampe de poche que je tenais serrée dans la main.
Combien de temps étais-je resté ainsi éveillé ? À sept heures, les éboueurs et le vacarme de leur camion me firent sursauter et sortir de mon lit. Rien ne s’était passé et je me pris à penser que peut-être j’allais être tranquille... pourtant...

Le lendemain, le vingt-deux à minuit, je repris le scénario de la veille, ma chambre plongée dans le noir, calé dans mon lit je tenais fermement ma lampe de poche.
La nuit était sombre, dehors un vent fort déplaçait les nuages à toute vitesse pour laisser briller par intermittence, une lune pleine et énorme. Celle-ci éclairait la pièce comme en plein jour et ces coups de lumière étaient parfois si fugaces, qu’on aurait pu croire qu’il s’agissait d’éclairs dus à un violent orage ! Il ne manquait que le bruit du tonnerre...
Soudain, je sentis venir les fourmillements, ils s’attaquèrent d’abord à mes mollets... mes cuisses se contractèrent... rien à faire, les impatiences grimpaient jusque dans ma poitrine et étreignaient mes épaules jusqu’à ce qu’une décharge me secoue de bas en haut et cette fois... elle était là  !
Une ombre était sortie du placard et ce n’était plus un doute, sans formes bien définies, comme démembrée, elle s’était glissée jusqu’à mon lit pour se pencher à quelques centimètres de mon visage et souffler un mot accusateur avant de disparaître, évanescente : j'avais compris... « Coupable ! »
J’avais dû subir une dizaine de fois les crises et à chaque fois, l’ombre était revenue. Au petit matin, j’étais vidé et son haleine fétide était encore présente dans mon nez et dans ma bouche...
Je me demandai si la folie ne s’emparait pas de moi ! Et... coupable de quoi d’abord ? Mon mental en avait pris un coup, il fallait que j’en parle à quelqu’un !

Je décidai de me confier à Irène que j’avais rencontrée en juin sur une plage du Nord, là où elle était venue accompagnée de son mari. Depuis, nous nous étions revus en cachette et cela, jusqu’à l’accident de Guy : à son décès nous avions espacé nos rencontres.

Au fur et à mesure de mon histoire, je la voyais pâlir, soudain elle me coupa la parole.
─ Moi aussi, dit-elle, chaque mois depuis octobre une ombre vient me souffler le même mot... « Coupable !»...
J’étais sidéré !
─ J’avais remarqué, continua-t-elle, que ces apparitions avaient lieu à chaque fois pendant une nuit particulière et Guy... est décédé le vingt-cinq septembre... jour de pleine lune là aussi...
─ Et alors ? m’inquiétai-je.
─ Tu sais bien que ce n’est pas à cause de sa maladie que son robot s’est déréglé, c'est toi qui l’a fait parce que nous l’avions décidé ensemble... à cause de ce crime, pour nous dorénavant, chaque nuit de pleine lune va devenir...
la nuit des ombres !

PRIX

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Eddy Riffard · il y a
Ce récit est d’autant plus glaçant que le ton reste très naturel.
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Margue · il y a
un peu tard, je découvre mais je lis tes textes un à un.... j'aime bcp
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour cette belle oeuvre j'adore vraiment c'est bien fait bien inspiré originale j'aime et je vous invite à me découvrir (dans la catégorie des nouvelles) la mienne écrit en vers et si cela vous plait, de voter !
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Khalid Elkadiri · il y a
bonne chance
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Chtitebulle · il y a
Comme à chaque lecture, je me régale !
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Jusyfa · il y a
Un commentaire très valorisant, un grand merci Chtitebulle.
Mes amitiés de plume.
Julien.

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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui dévoile admirablement le pot-aux-roses. Bravo, Jusyfa. +5
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Jusyfa · il y a
Merci Jean, à bientôt.
Julien.

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Nicolas Juliam · il y a
Les reflets les plus sombres de la lune, un texte bien mené
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Jusyfa · il y a
Un grand merci pour votre lecture spontanée.
Julien.

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Sylvie Loy · il y a
Bonne finale Julien !
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Jusyfa · il y a
Merci pour ta lecture.
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Sylvie Loy · il y a
Je t'en prie. Tu sais qu'à la lecture, j'ai pensé aux auteurs Boileau-Narcejac. Ces écrivains français qui distillaient un suspens savamment dosé comme toi ici.
Tu pimentes ton récit en dévoilant la disparition de Guy et le voile se lève enfin sur les ombres avec la dernière entrevue avec Irène. Franchement, ton récit est génial !

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Jusyfa · il y a
Ce que tu me dis est très gratifiant, je suis touché, merci Sylvie.
À bientôt.

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