La nuit de l’or

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

Image de Automne 2020
C’était un petit village au fin fond de la campagne, à la fois très loin et très près de tout.
Un petit village tranquille où les jours succédaient aux jours, toujours les mêmes. On se connaissait tous, étant tous plus ou moins cousins. Oh, les étrangers, ceux qui n’étaient pas du coin, n’étaient pas les mal venus, bien sûr, mais chacun chez soi à s’occuper de ses propres affaires et les vaches seraient bien gardées, cela semblait le mot d’ordre de chacun. On naissait, on vivait, on se mariait, on mourait au village. Et ignorer le reste du monde ne dérangeait personne. Ailleurs ? Qu’y avait-il ? Quelle importance !
Oui bien sûr, les jeunes aujourd’hui devaient partir à la ville. Pour le travail. Ils se hâtaient de s’en échapper dès qu’ils le pouvaient pour rentrer au pays. Oui bien sûr, il y avait la télévision et Internet dans la plupart des foyers. Oui bien sûr aucune barrière n’empêchait l’accès et ceux du dehors pouvaient entrer dans le village. Mais le village sortait rarement de chez lui. Pas mécontent de rester inconnu du reste du monde.
Pourtant, cette année-là, comment l’avait-il découvert, un couple de la ville, une grande ville d’une autre province, d’après la plaque d’immatriculation de la voiture poussive qui les amena – c’est du moins ce que les langues rapides rapportèrent - vint passer les deux grands mois d’été au pays. Un homme, une femme, la trentaine sans doute. Ils avaient loué une ferme abandonnée. Louée ou squattée ? C’était une vieille bâtisse à la sortie de la bourgade, au milieu de ses terres, dont plus personne ne connaissait d’ailleurs le propriétaire actuel et qui servait parfois de terrain de jeux aux gamins du coin. D’ailleurs, il manquait un carreau à la fenêtre de la cuisine et la porte ne fermait pas.
Curieusement, le village accepta ces vacanciers, sans méfiance aucune. C’était si nouveau, si inattendu, cette intrusion soudaine dans leur quotidien. Et les intrus s’acclimatèrent très vite à l’ambiance feutrée du pays. Avares de relations, ils ne dérangeaient personne et personne ne les dérangeait. Chacun chez soi à s’occuper de ses propres affaires… En fait, on savait surtout leur présence à cause des volets ouverts. D’ailleurs, ils paraissaient avares aussi en libéralité, n’achetant que le strict nécessaire à manger à la boulangerie-épicerie du village. Et comme la voiture stationnait presque toujours devant la demeure, on comprit qu’ils n’avaient guère l’intention de visiter le pays.
À la fin de l’été, ils disparurent vite, sans rien dire, comme ils étaient venus. Simplement, un jour, on constata les volets refermés.
Pas pour longtemps. On eut la surprise de les revoir la dernière quinzaine d’octobre. Parce qu’on remarqua les volets ouverts. Ce qui en intrigua plus d’un. Pourquoi revenir en cette saison ? Avaient-ils acheté ? Ne travaillaient-ils pas, qu’ils aient ainsi tant de vacances ? Mais comme ils restaient toujours aussi discrets, nul ne se plaignit de ce nouveau dérangement.
C’est le premier jour de l’automne, au moment où la nature change et se couvre de pourpre et d’or, que, depuis quelques années de cela, l’amicale des jeunes du pays organisait une grande fête nocturne durant laquelle le déguisement était roi. « La vie en or », tel était le thème de la fête, et les déguisements devaient le prouver. Tout le village, jeunes et vieux, était convié à y participer. Cette année-là, les étrangers prendraient-ils part aux festivités ? On les avait invités, un peu pour faire plus ample connaissance, un peu par curiosité, en glissant une publicité dans la boite aux lettres.
Ah la belle nuit ! On profitait cette année-là d’un été indien qui réchauffait corps et cœurs. La chaleur régnait dans la grande salle des fêtes du village, louée pour l’occasion. On défila, on élut le roi et la reine du déguisement. On banqueta, on dansa, on parlota, on s’amusa. Tout le village était là, presque sept cents âmes. Même les plus anciens de la commune avaient été amenés par leurs familles, pour ne pas rester seuls chez eux. Grands et petits se divertirent toute la nuit. Et puis on était vraiment entre frères, cousins, amis. Entre connaissances. Entre soi, donc ! Oui, ce fut une bien belle nuit !
Les vacanciers, eux, ne s’étaient pas dérangés. Ils n’étaient pas du village, ils n’avaient pas à se mélanger au reste de la population. Et puis, chacun chez soi à s’occuper… Alors, puisqu’ils ne pensaient pas aux villageois, nul ne pensa à eux, chacun trop occupé à prendre du bon temps, le dernier bon temps avant le retrait chez soi pour la morne saison.
Et ce n’est que bien tard, presque au petit matin que, fatigué mais heureux, chacun rentra enfin chez soi. Mais…
Mais on trouva la porte de la boulangerie-épicerie, celle de la boucherie, celle de l’agence postale, celle de la mairie, fracturées. De même au domicile du maire et de six ou sept personnages influents de la commune. De l’argent, des bijoux, des bibelots de valeur avaient disparu. Et même les objets de culte dans l’église !
Pendant que l’on s’amusait, le village avait reçu des visiteurs peu scrupuleux.
C’est alors qu’on s’aperçut aussi que la ferme où demeuraient les vacanciers avait les volets clos. On eut beau frapper à la porte et appeler. Il fallut se rendre à l’évidence : les touristes avaient disparu. On comprit.
Quelques heures plus tard, la police de la ville débarquait et commençait l’enquête. Tous, au village, les avaient vus. Chacun pouvait fournir un signalement complet. Et pourtant, malgré une instruction méticuleuse des forces de l’ordre, et sur tout le territoire, nul ne les revit jamais au pays. Ni leurs larcins non plus, d’ailleurs.
Mais tout n’est pas perdu, sans doute, puisqu’à la même époque, on dénombra plusieurs raids de ce genre dans la région. Alors l’enquête se poursuit et avec le temps… puisque, on le sait, le temps, c’est de l’argent !
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