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La nouvelle réalité d’Alice

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Stella Clarie

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« Nos équipes étudient actuellement le phénomène. Afin de permettre le bon déroulement des opérations, nous vous demandons de rester chez vous. »

Alice était accoudée au plan de travail de sa cuisine, fixant son poste radio qui émettait chaque jour la même rengaine.
Cela faisait trois semaines qu’elle n’était pas sortie. C’est à la télévision qu’elle avait découvert pour la première fois les images d’un brouillard épais et persistant. Il avait d’abord été aperçu dans les villes, puis s’était propagé dans les campagnes et enfin absolument partout dehors. Au bout d’un moment, il était devenu impossible de s’aventurer à l’extérieur tant la brume était opaque.
Plus aucun réseau téléphonique ne fonctionnait. Et la semaine dernière, c’est la télévision qui avait cessé d’émettre. Alice avait alors retrouvé dans un vieux carton cette radio qu’elle avait gagnée à un loto. C’était le genre d’objet que l’on est heureux de recevoir tout en sachant qu’il va rester au fond d’un placard. Mais depuis, le poste aux couleurs criardes rythmait chacune de ses journées. Le même message officiel était régulièrement diffusé, alternant avec des morceaux de musique récents.

Soudain, il n’y eut qu’un bruit de parasites. Contrariée, Alice se mit à tourner le bouton dans tous les sens. Pourtant, rien n’y fit. Dix minutes plus tard, on n’entendait qu’un grésillement désagréable. La boule au ventre mais bien décidée à en savoir plus, Alice se risqua à ouvrir les volets. A sa grande surprise, l’épaisse couche grise semblait avoir disparu.
Était-ce enfin fini ? Tout excitée, Alice enfila un jean et un tee-shirt et se rua dans l’entrée pour prendre ses baskets. Elle en mit une, puis, perdant l’équilibre, elle sautilla pour se stabiliser avant de mettre l’autre. C’est alors qu’elle sentit sur son épaule une chose froide et humide. Elle frissonna et se redressa d’un seul coup. Quelque chose se tenait juste derrière elle. On aurait dit une silhouette humaine de taille très réduite. Le plus étrange était cette enveloppe aux contours flous qui se perdaient dans la pièce comme de la fumée.
Une sorte de bras enveloppait maintenant le cou de la jeune femme. Épouvantée, Alice s’extirpa de ce membre visqueux et courut vers sa chambre. Elle claqua bruyamment la porte et agrippa la bibliothèque avant de la faire basculer, bloquant ainsi l’entrée.
Toujours sous le choc, elle jeta un œil en direction de la fenêtre. Que pouvait lui réserver l’extérieur ? L’être qui se tenait dans son salon n’avait rien de menaçant à proprement parler, mais elle avait ressenti un véritable mal-être lorsqu’il avait touché sa peau. Il fallait qu’elle se sorte de là. Alice passa par la fenêtre de sa chambre et atterrit dans le jardin. Une fois dehors, comme un animal effrayé, elle courut tout droit et ne s’arrêta que lorsqu’elle fut cachée derrière un bosquet touffu.
Encore haletant, elle finit par reprendre ses esprits et regarda autour d’elle. Tout était comme avant la brume. Pourtant, elle avait cette impression bizarre que quelque chose avait changé. Elle comprit subitement ce qui rendait l’atmosphère si oppressante. Il n’y avait pas le moindre chant d’oiseau, aucun bruit de moteur. Elle tendit l’oreille. Alice ne percevait que son propre souffle.
Sur le qui-vive mais déterminée à trouver une vie humaine, elle se releva et sortit de chez elle.

Elle scrutait les alentours en marchant dans l’allée, impatiente d’apercevoir l’un de ses voisins mais inquiète de rencontrer à nouveau l’être étrange et repoussant de son salon. Elle remarqua plus loin un amas coloré sur le sol. Elle pressa le pas et arriva près de ce qui semblait être un petit tas de vêtements. Alice eut un brusque mouvement de recul. On aurait dit la blouse à fleurs que portait souvent Madame Rémi, la vieille dame qui habitait de l’autre côté de la rue. Comment ses vêtements avaient-ils pu arriver ici ? Alice sentit l’angoisse monter en elle mais elle devait poursuivre son chemin si elle voulait trouver quelqu’un.
Elle arriva enfin au bord de la route. Le supermarché était juste en face. Elle aurait peut-être plus de chance là-bas. Bien que ce fût dimanche, le parking était plein à craquer. Alice passa à côté d’une voiture dont le coffre était ouvert, débordant de provisions.
Au début des événements, elle n’avait pas vraiment pris tout cela au sérieux. Elle avait fait ses courses comme d’habitude, regardant d’un air amusé les gens qui remplissaient leur chariot à ras bord. On aurait dit qu’ils se préparaient à tenir un siège. Mais à présent, tout était différent.
Quand Alice fut à l’intérieur, elle fit le même constat navrant. Des amoncellements d’habits et de bijoux jonchaient le sol mais il n’y avait personne. Elle mit quelques produits dans un panier et ressortit.
Et maintenant ? Malgré ses craintes, la jeune femme ressentait un besoin irrépressible de revenir dans un endroit familier, hors de cette nouvelle réalité si effrayante.
Elle retourna donc chez elle, bien décidée à reprendre possession des lieux. Passant une fois de plus par la fenêtre de sa chambre, elle se fraya un chemin jusqu’à la cuisine et s’arma d’un couteau. Elle fouilla les pièces une à une mais ne vit rien. Elle ferma tous les volets, puis s’étala sur son canapé.

Un bruit sourd et grinçant la tira de sa somnolence. Cela venait de dehors. Alice se dirigea vers la porte d’entrée et l’ouvrit. La brume était revenue et paraissait maintenant vivante, sous la forme d’une masse gigantesque qui avançait. Au fur-et-à-mesure qu’elle se rapprochait, le bruit s’intensifiait.
A quelques mètres d’elle flottait à présent cet immense magma constitué de centaines de créatures reliées par leurs bras. L’interminable chaîne de petits êtres vaporeux ondulait lentement. Ils ressemblaient à celui qu’elle avait rencontré ce matin-là. Alice n’était cependant plus effrayée ni dégoûtée, mais plutôt fascinée. Les sons étaient devenus mélodieux et harmoniques. De longs bras se dirigèrent vers elle, tels des tentacules. Alice, hypnotisée, les laissa s’enrouler autour d’elle. Elle s’était trompée la première fois : ils n’étaient pas froids ni visqueux ; elle percevait même leur chaleur. Au moment où elle allait se faire happer, elle reconnut les visages de Mme Rémi et d’Henri, le père de famille qui habitait derrière chez elle. Ceux-ci semblaient déformés de douleur, leur donnant un aspect terrifiant.
Alice reprit ses esprits ; elle poussa un cri en se dégageant de cet amas sinistre et referma la porte. Elle saisit son couteau et attendit plus d’une heure, face à l’entrée, les doigts tétanisés sur le manche. Ces créatures effroyables étaient-elles vraiment ses voisins ? En tout cas, ils n’avaient pas l’air de la suivre à l’intérieur.
Le sentiment de panique passé, la solitude l’envahit. Tous les gens qu’elle avait connus avaient-ils disparu dans cette masse monstrueuse ? Allait-elle devoir vivre seule dans ce monde avec pour unique compagnie sa radio au bruit crépitant ? Ce soir-là, recroquevillée dans son canapé, Alice s’endormit après de longues heures, son couteau de cuisine à la main.

Le lendemain matin, la jeune femme se sentait étonnamment pleine d’énergie. Ses pensées négatives de la veille s’étaient envolées. Elle examina ses mains l’une après l’autre comme pour s’assurer qu’elle était encore humaine. Puis elle se leva et ouvrit prudemment la fenêtre du salon. Le brouillard s’était dissipé. Rassurée, Alice alluma comme tous les jours la radio. Le poste grésillait sans rien recevoir. Toutefois, cela n’entama pas le moral de la jeune femme. Elle prit un biscuit et contempla son jardin. Elle se vit un instant comme une héroïne à la recherche de survivants dans un monde hostile. Cette idée lui plut et elle finit son petit déjeuner le sourire aux lèvres.

Il y avait forcément des gens comme elle qui avaient échappé à tout cela. Aujourd’hui, Alice se mettrait en quête de rescapés et ils combattraient ensemble cette Brume qui avait métamorphosé tous les autres.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Découverte de cette belle histoire fascinante ! Mon vote ! Grâce à vous, “Ses lèvres rougissent” est en Finale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Stella Clarie · il y a
Merci pour ces encouragements. Bonne chance à vous pour la suite de ce concours...
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Christian Pluche · il y a
Une vraie histoire qui tient en haleine !
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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Stella Clarie · il y a
Merci beaucoup. Oui, j'accepterais avec plaisir un commentaire argumenté. D'autre part, j'ai beaucoup aimé le style facile à lire tout en élégant de votre récit "Le Frontière de Brumes" !
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Richard Laurence · il y a
Un récit fantastique horrifique avec un suspense très prenant, une histoire de fin du monde du style "La Route" ou "Je suis une légende" (suivant le conseil des autorités, Alice reste cloîtrée chez puis finit par découvrir que tout le monde a disparu), et qui finit sur une chute surprenante et pleine d’optimisme du style "Buffy contre les Vampires" (Alice décide de mettre à la recherche de survivants et de se battre contre cet ennemi surnaturel). On imagine une suite à la Walking Dead, dans laquelle un petit groupe de rescapés s'organise pour tenter de survivre et ne pas se faire happer par la brume. Et, bien sûr, au sein de ce groupe, Alice ferait figure de leader... Bravo pour ce scénario très prenant. J'ai bien aimé la scène sur le parking du super-marché et le moment où Alice réalise que le monde est devenu silencieux ;)
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Stella Clarie · il y a
Merci beaucoup pour cette analyse détaillée ! Cela correspond en effet aux univers auxquels je suis sensible. Je n'ai pour l'instant lu que votre nouvelle très originale "La Frontière de Brumes" mais vais de ce pas lire les autres !
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Pascal Depresle · il y a
Il y a des brumes comme celle là. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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