La nouvelle

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J'ai toujours cru que ceux qui arrivaient en cours d'année au lycée, les "nouveaux" comme on dit, avaient une aura particulière. Une aura de mystère qui les rendait attirants. Une aura qui leur permettait aisément de se faire des amis.

Pourtant, la nouvelle qui me fait face est toute seule. Les néons des toilettes rendent son visage blafard, et accentuent son air bovin. Elle essaie tant bien que mal de se cacher derrière son pull difforme. Peut-être essaie-t-elle de se soustraire à mon regard inquisiteur. A moins qu'elle essaie de disparaître. Ne plus exister, ne plus rien ressentir. Ce serait si simple - si seulement c'était possible.

Elle n'a rien de joli.

Ses yeux sans éclat me fixent longuement, ils semblent refléter toute la tristesse du monde. Ses jambes me paraissent trop maigres pour supporter l'ampleur de sa peine. Elle vacille légèrement. On a l'impression qu'à tout moment elle va tomber. Se briser en mille morceaux. Et que plus jamais elle ne se relèvera.

Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais.

Elle tire sur ses cheveux par à-coups, de manière presque compulsive. Peut-être que quelque chose ne va pas chez elle. Peut-être que certaines personnes sont incapables d'avoir des amis. Ou ne le mérite pas. Elle semble perdue à l'intérieur d'un monde qui n'a pas de sens. Ou du moins d'un monde dont le sens lui échappe.

Elle me fait penser à une brindille qu'on aurait abandonnée là au hasard. Une brindille sans importance. Une brindille dont on ne remarquerait même pas l’existence.

Elle me fait pitié.

Sa bouche se crispe pour retenir un sanglot. Son menton se met à trembloter. Je me demande où est passé tout le courage qui la transcendait la veille. Elle ne ressemble en rien à une lycéenne épanouie et insouciante. L'a-t-elle déjà été ? Personne ne lui a adressé la parole depuis qu'elle est arrivée. Après tout, qui voudrait se lier d'amitié avec une fille pareille ?

Des larmes silencieuses dégoulinent sur ses joues. Je vois son coeur saigner. Elle ne devrait pas pleurer. Elle le sait. Mais il faut croire qu'elle est faible. Incapable d'ouvrir la bouche. Incapable de se faire des amis. Peut-être est-ce un appel au secours. Mais elle devrait savoir que ça fait bien longtemps que personne ne fait plus attention à personne.

"J'écraserais ou je serais écrasé" a écrit Flaubert. Sans doute certaines personnes n'ont pas le choix. Elles sont nées pour être écrasées. C'est ce que je me dis en la regardant. J'aimerais pouvoir y faire quelque chose.

Plus je la regarde, plus j'ai envie de la gifler. J'ai envie de la secouer par les épaules et de lui crier "Ressaisis-toi ! Ne fais pas attention aux chuchotements derrière ton dos et aux regards de travers". Mais je me contente de lui chuchoter : "Sois forte. Ne laisse pas le monde te briser."

Elle vaut mieux que ça. Elle est plus forte que ça. Je suis plus forte que ça. Alors, je me redresse légèrement, ravale mes larmes. Je regarde une dernière fois mon reflet dans la glace des toilettes, et je pars. Mais je sais, en mon for intérieur, que c'est trop tard. Je suis déjà brisée.

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