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la Nonchalante

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Johan Jacqueline

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Ma péniche s'appelle la Nonchalante, nous naviguons ensemble depuis plus de 40 ans maintenant, sur les canaux de France et nous avons même connu la Hollande, la Belgique et l'Allemagne aussi du temps d'avant la guerre. Bientôt viendra le temps de nous amarrer pour de bon à l'un de ces petits quais perdus sur une de ces rivières navigables ou nous pourrions nous faire une petite place pour éviter le ferraillage pour elle, l'hospice pour moi et ma femme. J'ai encore le pied vaillant, et ce n'est pas demain la veille que je laisserai partir ma belle péniche, celle qui a vu grandir mes trois enfants légitimes, avant qu'ils ne quittent le bord et ne partent pour la grande ville, là bas, Paris. Elle et moi, nous avons encore quelques belles navigations devant nous et je tiendrais la barre encore un bon bout de temps avant de couper mon vieux moteur diesel qui nous berce depuis si longtemps. On en a vu des chargements, elle et moi, du charbon, du fer, des engrais pour l'agriculture, Nous avons tant chargé dans cette grande cale qui nous a accueilli, quand nous nous sommes mariés.
Nous sommes arrivés tout à l'heure à l'entrée de l'écluse de Conflans , et nous avons dû attendre notre tour car un autre bateau naviguait par devant nous. J'ai freiné, machine arrière toute et ma lourde Nonche a continué sur son erre, jusqu'aux portes qui n'allaient pas tarder à s'ouvrir pour nous laisser le passage. L’éclusier n'est pas là , il est encore parti boire son litron à l'estaminet du bourg, le saligaud, et c’est sa femme qui doit se coltiner la manivelle. La matrone est solide et si fière à la manœuvre ! Je l'entend chanter cette chanson d’éclusier. « Tournes tournes l'ami, laisses chasser les flots à gros bouillons, laisse fuir les poissons, et place à la belle péniche » Elle a une sacrée voix, et des bras plus vigoureux que ceux de son mari qui a perdu la santé en revenant de cette sale guerre, il n'a plus jamais été lui même le bougre, mais peut ton vraiment lui en vouloir ?
Ma femme fait la sieste dans notre belle cabine d'acajou. Elle aime dormir après le repas du midi, et je reste souvent à la barre, avec mon fidèle chien, Gaillard, qui protège le pont contre les maraudeurs qui traînent parfois près des quais, quand on est occupé au chargement ou pour aller faire les courses, à amarrage. L’éclusière va m'inviter pour prendre un petit café sur le perron sa petite maison. J'ai senti en arrivant une bonne odeur de madeleines, elle en a toujours, à cette heure, pour les mariniers qui viennent à passer par là, et si personne ne fait la queue alors nous prenons toujours le temps de papoter pendant un petit moment qui peut durer parfois en partageant une tasse de thé. Nous nous connaissons depuis si longtemps elle et ma famille, elle fait partie de nos amis des rives. Sa maison est charmante, elle a été construite vers 1870 quand le canal a été aménagé pour améliorer la navigation fluviale.
Je quitte rarement mon bord, je n'ai pas le pied terrien, à vrai dire, mais il le faut bien, parfois, quand je dois me rendre à la capitainerie du port ou pour m'achalander en provisions diverses. Nous aimons nous ravitailler et nous connaissons les jours de tout les petits marchés des villages que nous traversons. Je sais que tout ça nous manquera beaucoup quand nous devrons stopper les machines pour de bon, mais nous nous trouverons un petit bout de rive rien que pour nous, pas question de quitter le bord. Peut-être que je monterais à Paris retrouver ma douce Damia, ma fille illégitime, que j'ai eu un soir d'égarement pendant que je rendais visite à ma famille. Oui, j'ai eu le malheur de regarder d'un peu trop prés cette bonniche andalouse qui vivait sous les toits au dessus de tout le monde, et nous nous sommes aimés pour une nuit de trop, je le sais, j'ai pêché !
On dit que la petiote a bien grandi maintenant, et qu'elle chante dans les ruelles sombres de Montmartre. Elle chante bien, la môme, à ce qu'on dit, je l'ai su par un ami batelier qui aime à s'acoquiner parfois dans les cabarets de la butte. J'irais la voir un soir, elle ne me connaît pas, et je m'en veut parfois de ne jamais l'avoir eu à mon bord, quand elle était gamine. J'irais l'écouter chanter sous les étoiles, pour le faune de Paris. Nous pourrions nous réciter un peu d’Apollinaire, « Écoutez la chanson lente du batelier qui raconte avoir vu sous la lune 7 femmes tordre leurs cheveux verts et longs sous leurs pieds » Oui, j'aime à décliner, par les soirs d'hivers sombres et rigoureux, quelques vers de poètes, ou de chansonniers qui font rimer les mots et qui font des heureux. J'ai dans la poche de ma veste un vieux carnet corné ou j'écris sans ratures quelques un de mes textes. Je les garde avec moi et je les emmènerais, à l'heure du grand voyage, pour les lire là haut au bon dieu s'il est sage. Oh je n'ai pas le talent de ces grands écrivains, mais j'aime laisser ma plume vagabonder aussi sur ces petites rivières ou l'imagination dérive et je jette parfois, par dessus mon bord, une de ces bouteilles embouchonnées de cire ou je glisse un poème que je laisse anonyme. Je l'offre à la rivière, au pêcheur nonchalant, à la petite famille qui vient chercher l'air pur et la fraîcheur humide des chemins de halage. Quand j'aurai amarré pour de bon Nonchalante, j'irais revoir Damia et je lui offrirais quelques chansons de mon cru si elle veut les chanter. Je vous laisse maintenant car je dois repartir, l'écluse se referme, je me retourne enfin pour saluer du bras l'éclusière , enfin.
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Dolotarasse · il y a
Et vogue la Nonchalante ! Toute une nostalgie dans ce récit agréable à lire. Je t'appellerai " L'Homme de Normandie " à défaut de Picardie ;-).
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Johan Jacqueline · il y a
merci d'être passée, ç'est une trés belle chanson aussi que je t'invite à écouter, trés nostalgique, de Michel Parisot, pas trés connu comme chanteur...
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Flore · il y a
Je ne peux que redire ce que te dis Aurélien: un très bon texte, bien écrit. Je te redirais seulement de faire des passages à la ligne pour aérer, sinon, c'est tout bon.
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Aurélien Azam · il y a
Un très bon texte. L'ambiance au fil et de la vie est splendide, riche de ces petites intrigues hors cadre qui donnent énormément de charme et de densité à ce récit. Les personnages sont attachants, vivants. Un vrai plaisir à lire ! :)
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Johan Jacqueline · il y a
merci beaucoup Aurélien, cela va me motiver pour continuer l'écriture
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