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LA NEIGE DU COUCOU

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Le vieil homme somnole dans son fauteuil favori. C’est l’après petit déjeuner, le moment où la maison s’éveille, le moment où la journée n’a pas encore tout à fait commencé. L’instant propice à la rêverie, au laisser vagabonder de l’esprit, pas encore tout à fait présent aux réalités de la journée qui prend corps. Journée qui sera semblable à celle d’hier, éternel recommencement de la vie qui s’écoule. Mais aujourd’hui un fait nouveau, un fait inhabituel en ce début du mois d’avril, il neige à gros flocons sur le jardin.

C’est surprise ce matin, pour tout le monde. La neige est là, arrivée dans la nuit, elle recouvre tout dans son manteau immaculé. Les arbres encore dénudés, ont revêtu un joli manteau blanc, comme les toits aux alentours aussi. Les petits oiseaux affolés, volent en tous sens. Ils reprennent leurs habitudes hivernales, et viennent à nouveau se restaurer sur les boules de graisse, encore suspendues à l’étendage à linge, accroché à la rambarde du balcon.

La voisine tout encapuchonnée dans son vêtement d’hiver, nettoie avec vigueur le parebrise enneigé de sa voiture, garée dans sa cour, avant de partir au travail. Tout le monde parait surpris, pris de court, par cette neige inattendue en ce premier mois du printemps. C’est ‘la neige du coucou’ se souvient le vieil homme, expression utilisée dans les Vosges, pour désigner la neige tardive qui fait son apparition en même temps que le volatile.

Dans le silence environnant, le bruit assourdi d’un long courrier se fait tout à coup entendre, comme un rappel à la vie au monde endormi. Aucun bruit aux alentours, tout est calme, comme si le manteau de neige appelait au repos. Même le distributeur du journal, habituellement si matinal, n’a pas effectué sa tournée ce matin. Paradoxe amusant, le journal d’hier titrait en première page ‘l’hiver a duré 15 jours’. Surprise aujourd’hui il n’est pas dans la boite aux lettres, a cause vraisemblable de cette neige d’hiver, qui comme d’habitude doit bloquer toute circulation routière dans la région.

Tristesse pour les cerisiers et les pruniers hier tout couverts de fleurs blanches, et aujourd’hui revêtus de ce linceul blanc et glacé, quel avenir pour les fruits futurs, seront-ils au rendez-vous cette année ?
Le merle courageux a retrouvé sur l’appui de la fenêtre du salon, la coupelle de croquettes du chat, et picore avec vélocité, tout en surveillant attentivement ses arrières, au cas où raminagrobis reviendrait terminer son repas matinal. Les tourterelles aussi semblent très mécontentes, car la neige sur la rambarde du balcon, les empêche de se poser confortablement comme à l’accoutumé, elles ont froid aux pattes, et les lèvent en cadence. Elles donnent l’impression d’exécuter une danse rythmée.

Plus tard dans la journée, aux informations de 13 heures, la météo annonce des chutes de neige importantes dans le Vercors tout proche, plus de 40 centimètres par endroit. Les services de la voirie ont été obligés de ressortir les engins de déneigement, déjà remisés à cette époque de l’année ! Les anciens interrogés sur les marchés ne sont pas étonnés eux, ils disent tous qu’il faut attendre les saints de glace début Mai pour être définitivement à l’abris des coups de froids, dans nos régions.

Le vieil homme se souvient, au temps de sa jeunesse, avoir entendu les anciens dire qu’il fallait toujours se méfier de ‘la neige du coucou’ qui pouvait causer beaucoup de dégâts aux fruitiers en fleurs. Et les histoires du passé revenaient en boucle dans leurs conversations. C’était le cas de Untel qui en 1910 avait perdu toute sa récolte de cerises, à cause d’elle, ou de tel autre qui n’avait pas réussit à sauver sa récolte de mirabelles. Et puis la conclusion venait : « Ah bien oui, tant que l’on n’a pas passé les saints de glace, on n’est pas tranquilles. ».

Eh bien en ce jour d’avril, par ce matin enneigé, le vieil homme recherche dans sa mémoire, des faits similaires qu’il aurait vécu. Quelques dates lui reviennent à l’esprit, par exemple Le 22 avril 1986, chutes de neige à Lyon et Saint-Etienne, puis le 22 avril 1991, 10 centimètres de neige en Seine et Marne, ou encore le 15 avril 1999, 14 centimètres de neige à Grenoble. Il se souvient avoir entendu parler les anciens des graves inondations de Paris en 1910, ainsi que des chutes importantes de neige entre le 31 mars et le 3 avril dans le sud-ouest avec 25 centimètres de neige à Perpignant, et des importants dégâts occasionnés comme le souligne la dépêche particulière du ‘Matin’ du 3 avril 1910 « La neige continue à tomber et les nouvelles reçues de la région sont extrêmement mauvaises, les lignes téléphoniques et télégraphiques sont rompues autours de Castres »

Ainsi l’histoire se répète !

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci Stef et Virgo
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Stéphane POIRIER · il y a
Un texte très poétique qui m'a séduit par cet hommage à la nature, cet hymne à la vie et aux saisons. Ce regard qui se tourne aussi sur le passé. Ces questions que l'on se pose sur les changements climatiques. Ce texte nous recentre sur nous-mêmes et sur la beauté de cette nature dont nous faisons partie.
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Virgo34 · il y a
Un texte rafraîchissant et bien écrit.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci domi
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domi · il y a
J'ai beaucoup aimé votre récit Daniel. En Franche-Comté aussi, on appelle cette neige tardive "la neige du coucou". Cela arrive assez souvent, je me souviens d'une année où les lilas étaient couverts de neige... J'aime bien votre description des oiseaux surpris par ce caprice de la nature, c'est tout à fait ça ! ☺
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jusyfa *** · il y a
Excellent texte Daniel, mon vote.
Julien.

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Dranem · il y a
Chronique du temps présent !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci P G
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Patrick Gibon · il y a
le retour du vieil homme et le temps qui passe et le nôtre qui se détraque dans ce monde foutraque de dérèglement et pas que climatique! bref, un texte qui respire avec sensibilité une paix "résignée", la sagesse de l'âge avancé?
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Jean-Claude Renault · il y a
La neige du coucou revient cycliquement.
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