La musique de l'indifférence

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En compétition

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Été 2020

La première fois, quatre heures sonnaient quand ça a commencé. Ils s’en souviennent, les habitants de ce village paumé où rien ne se passe jamais. Ils ont entendu les deux premiers coups frappés au clocher du village et les deux suivants ont été engloutis dans de longues notes lancinantes. C’était une plainte immense, soufflée par un harmonica douloureux qui forçait les portes, poussait sa lamentation jusqu’au fond des maisons.

Ce mois d’avril était anormalement chaud, et la plupart des gens se tenaient au frais à l’intérieur. Ils ont reconnu : « L’homme à l’harmonica » d’Il était une fois dans l’Ouest. Puis les percussions les ont frappés au plexus, les cuivres ont vrillé leur crâne.

Mais d’où ça venait ce bastringue d’enfer ? Qui était le malade qui leur fracassait les tympans ? Ils ont cherché, tous ceux de la rue. Suspectant d’abord leur voisin. Mais non. Ni celui d’à côté, ni ceux d’en face. Une musique qui pulsait à plein volume, qui poussait vers eux son éboulement de pierrier. Les écrasait. Impossible de dire de quelle maison ça venait. Il y a eu un imperceptible temps de silence et ils ont bien cru que c’était fini. Mais alors ce sont les chansons qui sont arrivées dans une respiration d’avalanche. À pleins décibels. À ne plus pouvoir s’entendre. « Mais, c’est pas possible ! On va appeler les gendarmes, si ça continue. » Et ça continuait... À les malmener, à les secouer.

Et puis, les échos démultipliés d’Ennio Morricone ont ramené le désert, la poussière, les grands manteaux et l’harmonica ; ça a ramené dans les rues ordinaires de ce village paumé, un chagrin qu’on n’avait pas eu mais qui serrait encore la gorge, et puis ça s’est arrêté. Net.

Cinq coups frêles ont sonné l’heure. C’était fini. Comme si on sortait d’un rêve. Juste avec cette pierre sur le cœur. Alors, les gens se sont défoulés. Ça y est allé, je peux vous le dire, les noms d’oiseaux, les menaces et les fanfaronnades ! Et puis le train-train a repris, les jardins ont été réinvestis, chacun pour soi.

Jusqu’au lendemain.

À quatre heures pile, à croire que la musique tombait du clocher, les premiers sanglots poignants de l’harmonica ont déchiré le silence. Foré dans les tympans des habitants. Ça leur a mis un plomb sur la poitrine. La musique traversait les rues désertes, charriait un chagrin trop grand, ils n’en voulaient pas. Et puis, à nouveau, il s’est fait un minuscule silence avant les chansons qui les ont alpagués. Entraînés malgré eux dans des tourbillons sonores qui les éreintaient, forçaient leurs souvenirs enkystés, y levant de vieux émois. Ce mégaphone d’ouragan ouvrait une brèche en eux, s’obstinant à traverser l’oubli. C’étaient des refrains des années soixante qui avaient accompagné leurs vies : ... dis-toi bien que tu vivais tes tendres années... comment ne pas perdre la tête... non, je ne regrette rien... nous n’irons plus jamais, où tu m’as dit je t’aime... une p’tite amourette un jour reviendra... Vieux 33 tours qui tournaient comme un manège fou dans une puissance de fête foraine.

D’où ça sortait donc cette kermesse infernale ? Quand même, on n’avait pas idée de faire un barouf pareil ! C’était insupportable ! Aucun respect pour les autres... Ça les empêchait...

De quoi ? De s’entendre ? Pas de se parler tout de même, ils le faisaient si peu ! Et puis le vibrato lancinant de l’harmonica est revenu, traînant son inconsolable chagrin. Et ça s’est arrêté. Pile à cinq heures. Comme délivrés d’un sortilège, ils se sont ébroués moulinant les mêmes plaintes, les mêmes colères. Les femmes étaient prises d’un étrange vertige, troublées par les images qu’elles avaient senti palpiter dans les fonds oubliés. Mais les hommes, à qui on ne la fait pas, se refusaient à ces échos intérieurs, clamant juste leur désir de représailles.

À force de déductions, ils ont fini par savoir. Ça venait de chez Céleste Montclair. « Mais, je croyais qu’elle était morte, non ? » « Si, si. Et pourtant les fenêtres sont ouvertes au grand large. » « Des squatteurs ? » « Quand même pas ! » « Notez, qu’aujourd’hui, on peut s’attendre à tout... »

Et ainsi dura l’assourdissante fanfare, des jours et des jours, à les tournebouler.

Jusqu’au treizième jour.

Dans la rue, ils sont prêts : prêts à récriminer. Cette colère, ça les galvanise, on dirait presque que ça les rapproche. Les quatre coups s’égrènent dans un ciel d’avril chauffé à blanc.

Pas d’harmonica.

Les voilà, à tendre l’oreille. Les minutes passent, lentes.

Rien. Juste le silence froissé par un vent paresseux.

Il est cinq heures.

Il ne se passera plus rien aujourd’hui. « Eh! Ben, bon débarras ! » a lancé l’un. « Bien dit ! » a répondu un autre. Ils ne savent pas qu’ils sont déçus.

Ils dorment mal, cette nuit-là. Le lendemain, à mesure qu’on approche de l’Heure, ils sont fébriles. Ils sont dehors. Ils font ceux qui jardinent, qui taillent, mais personne n’est dupe.

Quatre heures. Même silence que la veille. Pas une seule note. Par-dessus les haies, les voisins se haranguent. « On dirait qu’il a compris, le petit malin, non ? »

Compris ? En tout cas, les voilà désemparés, eux qui n’ont cessé de pester. Les voilà privés de quelque chose qu’ils n’ont pas su laisser remonter à la surface, tout occupés qu’ils étaient à revendiquer leur droit à la tranquillité. Ces musiques de leur jeunesse, lancées à pleine puissance, ont foré dans la corne épaisse de leur cœur, levant une buée de nostalgie, une bouffée indéfinissable de rêve, l’écho si doux de la vie. Un manque s’installe qu’ils refusent de nommer. Quelque chose qui s’était mis à frémir au fond d’eux-mêmes vient de disparaître.

L’adolescent qui était venu rendre un dernier hommage à sa grand-mère est parti. Il a refermé les volets gris. La boîte à musique s’est tue.

Les jours de plomb reprennent ; dans le village, chacun a remis en branle sa petite musique : celle de l’indifférence.

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Anna Mindszenti · il y a
Triste constat pour les habitants de ce village. Une bonne description des effets de la musique. J'ai passé un bon moment.
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Marie Guzman · il y a
Un goût spécial, une ambiance particulière émane de votre texte. Le goût de notre printemps si particulier où certains sont partis sans la boîte à musique
Un grand chagrin s’est installé dans mon âme pour la solitude de ces gens sans au revoir
Votre texte me donne à penser que nous leur diront au revoir à chaque fois qu’une musique nous ramènera à ce printemps digne d’un scénario de film
Merci Môme de Meuse 🙏

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Jo Kummer · il y a
Non Jo. n'est pas indifférant il à aimé (La musique de l'indifférence)!
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Rtt · il y a
Votre imagination m'enchante et votre style est épatant.
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Mome de Meuse · il y a
Ah! Voila un enthousiasme qui me fait rosir. . . Et qui me comble. Merci RTT.
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cendrine borragini-durant · il y a
A méditer sans modération...
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Mome de Meuse · il y a
Merci Cendrine, c'est gentil. Belle soirée.
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Pierre PLATON · il y a
Bravo pour nous rappeler que nous avons tous en tête (et dans le coeur parfois, aussi) toutes ces musiques, ces chansons, grandes ou chansonnettes, qui ont creusé leur sillon dans les souvenirs de notre enfance, de notre jeunesse !
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Mome de Meuse · il y a
Merci Pierre pour ce beau commentaire, il me fait vraiment plaisir
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JACB · il y a
Le manque qui naît du trop supporté est formidablement mis en scène, il installe un rythme tendu qui tient le lecteur en haleine. Cet air d'harmonica est tellement emblématique et lui faire porter un chagrin est un choix judicieux! Un vrai plaisir de lecture, merci Mome !
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Mome de Meuse · il y a
Merci à vous, JACB. Votre commentaire me touche beaucoup. Je vous souhaite une belle journée. Au plaisir de vous lire bientôt.
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Paul Marie · il y a
votre histoire laisse un drole de sentiment, pas desageable du tout..nostalgie ? en tout cas, bravo
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passé, Paul. Je vous souhaite une belle journée.
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Sandrine Michel · il y a
J'ai le souvenir de mon père qui jouait à l'harmonica. Laissons la boite à musiques ouverte... Merci pour ce moment de lecture
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour ce joli souvenir, Sandrine. Je vous souhaite une belle journée.
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Eric diokel Ngom · il y a
Mon soutien renouvelé .. un plaisir de lire ces œuvres .. vos impressions me permettront sûrement de progresser .. voici mon œuvre que tu peux soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Mome de Meuse · il y a
Merci Éric, je passerai vous lire avec plaisir.

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