La muse interdite

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Sarah était une femme dotée d’une grande beauté, d’un immense charme et séduisait par un sourire et quelques mots toute personne qui l’approchait. Elle évoluait dans les milieux artistiques plus ou moins guindés de la capitale réveillant curiosité et inspiration chez chaque artiste qui la fréquentait.Pourtant une rumeur courait sur Sarah : si elle aidait à développer l’imagination la plus grande, chaque œuvre inspirée était maudite. Il était en effet arrivé à plusieurs artistes charmés de découvrir que le contenu de leurs œuvres écrites se modifiait mystérieusement, et à chaque fois à la longue, le héros finissait par se suicider. Ça pouvait prendre plus ou moins de temps, d’abord le héros prenait ses aises, à la lecture suivante se faisait la malle ou -s’il se sentait vraiment coincé- prenait une corde, mot pour mot, et mettait le point final bien trop tôt. Pourtant, malgré cette rumeur de malédiction, il y avait toujours des hommes qui ne résistaient à l’envie de s’approcher de Sarah, plus ou moins épris et, souvent à la fin, sans plus de personnage principal dans leur récit.
Des plus épris, on comptait Nathan. Nathan était un jeune écrivain qui débutait son premier roman et rencontrait des difficultés pour passer à la deuxième phrase. Il avait en tête d’écrire une histoire inspirée du mythe d’Icare (ce garçon qui, pour s’échapper d’un labyrinthe, porte des ailes de cire fabriquées par son père Dédale et qui, malgré les conseils de ce dernier, s’approche trop près du soleil et en meurt). Toutefois, sans savoir encore comment, dans l’esprit de Nathan le héros éviterait la mort.
En apprenant à se connaître, Sarah et Nathan s’apprécièrent particulièrement et ensemble passèrent plus de temps. Mais plus Nathan tombait amoureux de Sarah et plus il s’inquiétait des conséquences de cette relation sur son œuvre. Quant à Sarah, elle n’était, elle, aucunement embêtée de ce pouvoir qu’on lui conférait. C’est qu’elle avait aussi une lucidité qui lui permettait de comprendre ce qui se passait vraiment. Un jour elle expliqua alors à Nathan «On me reproche d’influencer des récits car c’est ce qui arrange les écrivains. Mais moi, je n’ai rien fait. Il semble juste que l’inspiration que je crée chez les artistes soit accompagnée, aussi, d’une grande liberté qui se transmet au héros. Et comme à chaque fois, dans ces romans, ils sont coincés à faire des trucs bien souvent ennuyeux, ils sont malheureux et ça finit mal.» Nathan tenta de comprendre «N’y a-t-il pas de remède dans tout ça?» «Pour moi non puisque je n’ai aucun problème. Pour les écrivains, il est d’écouter la volonté de sa création et permettre au héros de mener sa vie comme il lui plaît.» Nathan se retrouva bien perdu car il ne savait absolument pas comment faire. Ecouter n’était pas une chose facile, comment appréhender cette difficulté ? Sarah alors lui apprit qu’écouter n’était pas inné, que Nathan saurait apprendre. Elle termina par lui dire «Je peux t’inspirer de la même manière que tous ces autres artistes: ils me regardent puis créent ou - parce que tu me sais pouvoir être plus utile que ça- tu me laisses une place, et ensemble nous écrirons notre œuvre. Elle ne sera que plus belle.»
Nathan étonné d’abord de l’idée, laissa facilement une place à Sarah et ensemble ils commencèrent cette histoire. Ils rencontrèrent le héros, lui firent un monde à lui entre réalité et mythologie. Le travail d’écriture progressait correctement mais Sarah s’aperçut que bien souvent le héros regardait vers le nord au lieu du ciel. Nathan avançait sur l’envie du héros d’approcher au plus près du soleil mais des signes montraient dans le comportement du héros qu’il ne supportait pas vraiment la chaleur. Plusieurs jours, le couple tenta de placer le héros dans une cité méditerranéenne mais le jeune héros se mit à chasser pour se couvrir de fourrure. Alors Sarah proposa « Et si on l’écoutait ? Si on le laissait aller afin de voir où il nous emmène ? De toute évidence, il n’ira pas chercher le soleil. Mais il semble avoir soif d’aventure, il a gardé ce trait d’esprit que tu lui as donné. C’est comme s’il voulait partir et découvrir, mais pas le soleil antique...»
L'un à côté de l'autre des heures nocturnes durant, sur leur table de bois mal éclairée, ils écrivirent là où le héros voulait aller. De l’Antique, le héros se projeta au XIXe siècle et quitta la chaleur pour le grand froid. Ainsi l’œuvre débuta dans les villages des îles du nord de la Norvège. Des fjords incroyables décoraient la première partie du récit avec une eau bleue translucide, un soleil bien bas et sa lumière qui enveloppait tous ces sommets de teintes bleues horizon le matin puis violet lilas le long de la journée. Dans un village calme composé de cabanes rouges au bord de l’océan, le héros profitait de ses derniers instants. Il allait partir à l’action dans la deuxième partie du récit, tout en haut dans le pôle nord, pour une aventure rêvée depuis le premier mot écrit par la plume de Nathan. Il avait troqué le mythe du soleil antique contre un mythe tout aussi dangereux, d’exploration de l’Arctique. Il ne sera pas seul, il aura des compagnons d’aventure pour vivre cette œuvre. Ensemble dans leur navire puis ensuite lors d’une longue marche accompagnés des chiens de traineaux, ils découvriront les immenses plaines hostiles et glaciales, cette neige partout pour une ambiance mystique aussi attirante qu’inquiétante et ces glaciers à traverser cachant mille mystères.

Le héros respira l’air froid de sa dernière journée du chapitre un. L’eau était paisible et reflétait les fjords environnants. Un héros échappe difficilement à son destin, mais lui était maintenant serein, peu importe quelle sera sa fin. Il laissera Nathan et Sarah écrire la suite comme il conviendra car il se savait maintenant au bon endroit pour réaliser, à travers les pages de papier encrées de noir, le but de son existence. Ça sera une très grande aventure. Et une très belle œuvre pour sûr.
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