La muse de mes nuits

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

À la veillée, nous écoutâmes de la musique. Mère tenait mordicus à son Saint-Saëns, une œuvre pompeuse avec grandes orgues. J’ai trouvé ce fracas assommant. J’ai été autorisé à passer ensuite sur le phonographe, après l’éternelle scie de Thaïs chère à Bon Papa, une de mes musiques préférées : la suite de Peer Gynt, dans l’interprétation de sir Beecham que je chéris entre toutes. C’était délicieusement triste. Je songeais à Lily...


Lorsque la chanson de Solweig s’éleva, je sentis ma gorge se nouer, mes yeux s’embuer. Heureusement, il était déjà tard et nous nous tenions dans la pénombre. Je me sentis soudain, mais pour de bon cette fois, veuf, abandonné, inconsolé. Et cette partition, au lieu de me bercer comme elle y parvient si souvent, ne faisait qu’accentuer mon malheur. L’orchestre sonnait bien, la voix de la dame était limpide et touchante, mais en moi, nulle musique, nulle harmonie. La corde était rompue. Finalement, me disais-je, navré, j’ai à peine 19 ans en ce 12 septembre 1919 mais je me sens aussi vieux et las que le héros d’Ibsen. Lorsqu’il retourne au pays, épluchant son oignon, il s’en retourne à « rien », il est devenu « personne » ! Mais lui, du moins a vécu... même si c’est Dame Solitude qui l’accueille d’un baiser glacé. « Pauvre, indiciblement, une âme peut s'en retourner dans le gris des brumes. Terre délicieuse, ne te fâche pas si j'ai en vain piétiné ton herbe. Soleil délicieux, tu as gaspillé ta lumière pour une cabane déserte. Il n'y avait personne à réchauffer... » Solweig peut bien chanter... Et moi, le pourrai-je encore ? Si je n’ai plus de musique au fond de l’âme, comment pourrai-je encore faire danser ma vie ? Pour qui ? Jusqu’à quand ?


Ce soir, je suis monté me coucher pas trop tard, bien loin de la sérénité qui m’avait cueilli le matin même. Je n’acceptai même pas de rester pour la camomille rituelle. Même Bon Papa, avec sa rasade de rhum, ne parvint pas à me convaincre... J’avais bien d’autres idées en tête, d’autres ingrédients dans ma bouche amère : luttes de la vie, émotions, destins, aventures, contretemps, triomphes, déceptions, malheur, solitude, femme, femme, femme... quelle potion ! J’ai alors songé à cette terrible phrase de Nietzsche (je lis en cachette son Ecce Homo mais je m’y casse les dents !) : « La femme parfaitement femme déchire toujours ce qu’elle aime. » Quel délicieux supplice que ma Lily ! Et quelle cacophonie dans mes oreilles intérieures ! Non, je ne suis pas un Stradivarius, mais une crécelle. Les demoiselles s’en amusent, la brandissent, rient aux éclats puis la jettent car ma petite musique ne plaît pas. Mais qu’y puis-je ? Où est ma partition ? Et où se cache-t-il le luthier de ma vie ? Une chose est sûre en tout cas : je n’aurais jamais dû écouter ce soir la sérénade de Grieg. Me voilà condamné à me mettre au lit avec pour fiancée ma blonde et déjà vénérable Neurasthénie...

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Charles Duttine · il y a
On a pitié de ce pauvre ado partagé entre l'exaltation de la musique nordique et la malice de Lily, la nietzschéenne... J'ai bien aimé !
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Bellinus Bellin · il y a
Tout est synthétisé dans votre commentaire. Merci. Du coup, Paul se noiera dans la Dheune le jour de ses vingt ans. S'il avait vécu 50 ans de plus que son "créateur", il aurait enfin compris et vécu cette pensée de C. Bobin : " Le sentiment est du côté de la mélancolie, naissant d'une préférence de soi pour soi, d'une complaisance, exaltée ou effondrée, de soi pour soi. Par le sentiment, je suis englué dans moi-même ; par l'amour, j'en suis détaché, arraché..."
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Valoute Claro · il y a
Après t'avoir lu j'ai cherché sur internet(je n'avais pas vu ton lien!) et écouté :Peer Gynt-Sir Beecham- La chanson de Solveig-(musique seule, puis opéra) magnifiques musiques ! Belles découvertes! Quant à ton personnage romantique qu'il soit rassuré, la femme parfait n'existe pas... alors comme disait Nietzsche: AMOR FATI (aime ton destin)!
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Bellinus Bellin · il y a
Sacré Frédéric ! J'aime aussi cette phrase qui nous fait entrevoir le bonheur possible – avec ou sans compagne/compagnon. "Depuis qu'il y a des hommes, l'homme s'est trop peu réjoui. Cela seul, mes frères, est notre péché originel. Et lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, c'est alors que nous désapprenons de faire du mal aux autres et d'inventer des souffrances."

Bonne Joie chez toi !

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Anna Hoser · il y a
Sublime ! cette histoire est -elle sortie de son contexte ? bien sûr, elle se suffit à elle même, mais j'ai tout de même envie d'en savoir plus...
Vous m'offrez encore une découverte, j'ai écouté plusieurs versions de "Solveig song", celle de Sissel Kyrkjebø m'a particulièrement touchée, avez vous une interprète à conseiller ?
Merci Michel

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Bellinus Bellin · il y a
Cette page est tirée d'un énorme roman très très très romantique "Cet été plein de fleurs" écrit en 2009. Très exactement un "vrai faux" journal romanesque, dans le style des mémoires d'outre-tombe où Bellinus est devenu Paul (1900-1920) qui aurait tenu un pseudo vrai journal dans ces années-là avant de terminer sa jeune vie bien tristement... Une autre de mes folies littéraires ! Merci en tout cas, chère Anna, de votre curiosité !
Pour "Solveig song", non, je n'ai pas d'interprète idéale (j'aimais bien ce que faisait Barbara Hendrix)... mais cette chanson a toujours sur moi un effet dévastateur ! "Votre" Sissel en tout cas est un Ange de Beauté et de Pureté. Quelle présence ! Quel talent ! Et sa dernière note qui s'envole vers le ciel... ! Parfaite. Je suis tombé illico sous son charme. Et TOUTE la Suite orchestrale de Peer Gynt est un enchantement !

Les suites 1 et 2 (une demi-heure de beauté musicale), c'est ici : https://youtu.be/O2gDFJWhXp8

Pour admirer et écouter la jeune Sissel, c'est là : https://youtu.be/lgKn6N697iE

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Pierre T · il y a
Ah, Michel, quelle émotion ! J'ai aussitôt réécouté la chanson de Solveig. Gorge nouée et yeux embués. C'est irrésistible. Comment une musique peut-elle vous saisir aussi profondément l'âme et tous nos sens ? Quand je pense au Monde qui a publié trois articles consécutifs à la mort de Prince, un contorsionniste sur scène et un producteur de décibels pleuré par des millions de fan(atiques). Il est vrai que le cercueil de Mozart était suivi par un pelé et deux tondus. C'est rassurant, non ?

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