La mue de l'Ankou

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Ce bruit est d'abord lointain, mais quand on l'entend, il est trop proche. Le souvenir de l'écho irrégulier des sabots féroces que la plus puissante amnésie ne peut effacer. Il dévale les montagnes de terre sèche craquelée. Il parcourt les vallées vallonnées des charniers que l'on a abandonné. Il bat la bride sur les routes d'asphalte désertées. Et quand les pluies acides tombent, il ne cherche pas à s'abriter. Il traverse la brume de suie, sachant ce qu'il est venu chasser.
C'est une caravane ? C'est un corbillard ? Non, un attelage que Charon lui envie. Tiré par un bœuf, un porc, une brebis, dont il ne reste sur le corps que quelques débris. Des morceaux de chaire que certaines mâchoires n'ont pas pu mâcher. Les restes te font envie, je comprends, lui aussi. L'attelage va vite, malgré des roues déformées. Son carrosse est fait de fer et d'acier, de petit morceaux de tout, traînant sur le bas-côté. Une décharge ambulante qui ignore les remparts et sème la démence. Traçant sa route à l'encre des cris des fous, noyé dans la pestilence de l'essence.
Au couplet des grincements, il y a les lamentations d'impuissance. Car à l'arrière du bâtiment gît le réceptacle des âmes faiblissantes. Terrés dans un chaudron de fer, les mânes pleurent surpeuplés et languissante. Un filet de barbelé électrique vient couvrir leur ciel. Leurs larmes remplissent la coupe de l'Ankou par flots torrentiels. Qu'il engloutit avidement par de grands gestes des mécaniques.
Il te regarde du haut de ses deux mètres, ses bras sont squelettiques, mais son ventre est saturé de graisses saturées suintant de points mal suturés. Il te regarde dans son habit de soie de chine cousu par de petites mains féminines. Il te regarde en toussant des nuages obscur, une seule émanation noircirait le plus blanc des poumons. Il te regarde, mais tu ne vois pas ses yeux, ce sont deux écrans qui diffusent inlassablement le tourment de ceux-là enfermé du mauvais côté du purgatoire. Il te regarde du haut des mètres de son véhicule noir. Il te regarde, car si tu le vois, c'est qu'il t'emmène ce soir.
Bien sûr, tu essaieras de fuir, mais l'issue ne sera pas heureuse. La flamme de l'espoir n'allumera que la lame de sa tronçonneuse. Il te fauchera comme le blé qui refuse de percer le sol. Ou peut-être laissera tu un membre pour divertir ses bêtes immondes. Tu gagneras quelques secondes sans échapper à la camisole. Car la main droite de l'Ankou plane au-dessus du monde. Elle plongera sur ta nuque de rongeur à battement d'hélices. Les grands sots et petits fuyards sont pour lui un véritable délice.
Quand tu entendras ce bruit lointain, tu penseras qu'il est bien trop proche.
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