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La Mort est arrivée par la poste

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Cathy Grejacz

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En compétition

C’est l’hiver. Le toit de la maison d’en face est habillé de givre et les mésanges se pressent sur le rebord de la fenêtre. Elles ébouriffent leurs plumes pour avoir moins froid et se ruent avec avidité sur le morceau de beurre qui les attend, posé sur sa soucoupe blanche. Je les observe discrètement et je remarque les traces de griffes minuscules qu’elles laissent sur le bloc de graisse. Le paysage semble comme enveloppé de coton. La lumière est pâle, presque rosée. Il règne dans ce décor une ambiance de carte postale, un peu comme celles qu’on envoyait autrefois pour souhaiter la bonne année. D’ailleurs, le premier janvier n’est pas loin. J’aime cette saison et l’atmosphère si particulière qui s’en dégage. Je ne rechigne jamais, chaudement vêtue, à parcourir les sentiers de la forêt qui jouxte la maison. Les écureuils y sont nombreux et il n’est pas rare de croiser une biche qui marche, silencieuse, dans la neige, à la recherche de quelque nourriture.
Mais aujourd’hui, je ne sors pas. Plantée derrière la vitre, figée dans une torpeur glaciale, je guette l’arrivée du transporteur qui doit déposer un colis. Je me revois, enfant, postée au même endroit, attendant avec excitation les paquets que nous recevions parfois. Quelle impatience m’habitait alors ! Je trépignais dans la cuisine, regardais l’heure à la pendule de cuivre, scrutais la route, tendais l’oreille, prête à dévaler l’escalier dès le premier coup de klaxon du gentil facteur. L’évocation de ces souvenirs me serre le cœur. La douleur qui s’installe dans ma poitrine me fait légèrement vaciller. Je pose mes mains sur le radiateur brûlant, pour ne pas tomber. Elles sont insensibles. Seuls mes yeux piquent. Ma vue se brouille. Je respire de façon saccadée. Je dois absolument maîtriser mes émotions et me calmer. Je souffle lentement, j’inspire, j’expire... Tout va bien.
Le brave homme choisit cet instant pour arriver. Je ne vais pas à sa rencontre. Dissimulée derrière les rideaux, je le regarde descendre de son véhicule, chercher la sonnette, appuyer sur le carillon. Je prends mon temps pour lui faire signe. D’un geste, j’indique que je vais venir. Son sourire chaleureux me fait du bien. Je prends le carton qu’il me tend, signe le bon de réception et le remercie. Il me souhaite une très belle année. Je réponds avec gentillesse. En m’éloignant, je jette un œil sur le bordereau du laboratoire médical, collé sur le paquet. Pas de doute, C’est bien ce que nous attendions. De nouveau, je respire mal. J’entends cogner à l’intérieur de mon corps. Les vannes sont ouvertes, je les referme aussitôt. Il faut être solide, forte, courageuse, autant que Lui. Je dois respecter ses volontés. Il a décidé que les souffrances avaient trop duré. Avec une lucidité incroyable et une fermeté qui le caractérise si bien, il a ordonné au médecin de mettre fin à sa torture physique et morale. Un protocole de fin de vie a été signé. Je déglutis péniblement ma salive. J’ai en tête ses paroles, la nuit, quand il suppliait : « Mes filles, s’il vous plait, tuez-moi ! ». Ces mots là raisonneront pour toujours dans ma mémoire.
J’avale l’escalier et balance le carton au fond d’un placard. Il est impossible de le laisser trôner dans la cuisine. Je suis lâche. Je refuse de le voir, je ne veux pas en parler. Médecins et infirmières feront le sale boulot, moi... je n’y toucherai pas davantage. Je me refais un visage présentable et me dirige vers la chambre. Je prends sa main et m’assois près de Lui. Un sourire. Il dit qu’il nous aime. Qu’il nous cause du souci. Qu’il est fier de nous et de ses petits-enfants. Qu’il nous aime encore et encore.
La perfusion est posée. Morphine et hypnovel distillés à petites doses vont l’emmener peu à peu sur des chemins qu’il découvrira sans nous. Il n’est déjà plus tout à fait là. La Mort, fourbe, sournoise, rôde. Sortie de son carton, elle sait qu’elle va gagner. Elle prend tout son temps. Elle ne connaît pas cette phrase de Jean D’Ormesson que Papa, féru de littérature, appréciait : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort. C’est la présence des absents dans la mémoire des vivants ».

PRIX

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En compétition

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Firmin Kouadio · il y a
Votre texte me servira : j'y ai appris beaucoup, notamment sur la construction de phrases simples. Bravo ! Et toutes mes voix bien sûr !
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Julia Chevalier · il y a
toutes mes voix pour ce magnifique texte. Bon, juste après votre texte sur les dindes ça m'a un peu décontenancée, mais ça prouve que vous savez manier autant l'émotion que l'humour. Allez je vais lire le troisième texte.
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Cathy Grejacz · il y a
Bonsoir Julia et merci de votre lecture. L’humour et la dérision , c’est quand même ce que je préfère....la vie nous emmène parfois sur d’autres terrains, dont celui-ci.
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Pascal Gos · il y a
Mes voix Cathy pour ce texte écrit avec une très belle plume. Il nous pose question.
Je suis intimement persuadé que le problème de mettre fin aux souffrances, pour l'avoir vécu, est trop intime pour porter un quelconque jugement.
Votre texte mérite d'être lu.

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Saint Eusèbes Poulpix · il y a
Beau contraste entre ce premier paragraphe à l'ambiance feutrée et bienveillante digne de l'imagerie d'un Disney, et la dureté dramatique de l'histoire proprement dite. A voté.
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keepwalking · il y a
Émotions et ....réalisme....j’ai aimé. J’ai voté. J’attends ce qui va suivre !
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Cathy Grejacz · il y a
Merci beaucoup
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Fred Panassac · il y a
Bonjour,
Lire votre second texte après le dernier arrivé sur la dinde de Thanksgiving, crée inévitablement un choc et prouve que vous avez plusieurs cordes à votre arc. Je préfère celui-ci pour son thème qui ne peut laisser personne indifférent. Le sujet est amené progressivement mais dès le début vous créez une atmosphère angoissante. Ce protocole a le mérite d’exister et ce n’est pas le cas partout — mais on imagine aisément le terrible moment que cela représente.
Un grand bravo pour un récit qui ne doit pas être facile à écrire.

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Cathy Grejacz · il y a
Merci beaucoup Fred
Le texte des dindes est très mauvais... on se demande comment il a été retenu. Merci de vous être arrêtée sur celui-ci.

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Fred Panassac · il y a
Pas d'accord ! S'il a été retenu, c'est qu'il a des qualités, même s'il n'est pas parfait mais la perfection n'existe pas. Mais sans doute une majorité des avis du comité de lecteurs a-t-elle été favorable, sinon il serait passé en libre ! C'est un bon score pour vous, 3 textes retenus pour l'instant, et peut-être en avez-vous encore dans les tuyaux ? Bon dimanche !
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Miraje · il y a
La lucidité et la volonté doivent engendrer la joie, quel que soit le dénouement.
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Raymond De Raider · il y a
Je découvre maintenant vos textes, merci !
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Fabienne Liarsou · il y a
L’euthanasie abordée avec sobriété et délicatesse. J’adore la chute et la phrase d’Ormesson.
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Emsie · il y a
Un sujet ô combien difficile, traité avec une sobriété qui lui donne toute sa force. Bravo de savoir en dire autant en si court, pas facile...
Ah, juste une petite réserve sur le titre, trop révélateur (hélas), à mon sens.

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