2
min

La Mort est arrivée par la poste

Image de Cathy Grejacz

Cathy Grejacz

1802 lectures

1010

FINALISTE
Sélection Public

C’est l’hiver. Le toit de la maison d’en face est habillé de givre et les mésanges se pressent sur le rebord de la fenêtre. Elles ébouriffent leurs plumes pour avoir moins froid et se ruent avec avidité sur le morceau de beurre qui les attend, posé sur sa soucoupe blanche. Je les observe discrètement et je remarque les traces de griffes minuscules qu’elles laissent sur le bloc de graisse. Le paysage semble comme enveloppé de coton. La lumière est pâle, presque rosée. Il règne dans ce décor une ambiance de carte postale, un peu comme celles qu’on envoyait autrefois pour souhaiter la bonne année. D’ailleurs, le premier janvier n’est pas loin. J’aime cette saison et l’atmosphère si particulière qui s’en dégage. Je ne rechigne jamais, chaudement vêtue, à parcourir les sentiers de la forêt qui jouxte la maison. Les écureuils y sont nombreux et il n’est pas rare de croiser une biche qui marche, silencieuse, dans la neige, à la recherche de quelque nourriture.
Mais aujourd’hui, je ne sors pas. Plantée derrière la vitre, figée dans une torpeur glaciale, je guette l’arrivée du transporteur qui doit déposer un colis. Je me revois, enfant, postée au même endroit, attendant avec excitation les paquets que nous recevions parfois. Quelle impatience m’habitait alors ! Je trépignais dans la cuisine, regardais l’heure à la pendule de cuivre, scrutais la route, tendais l’oreille, prête à dévaler l’escalier dès le premier coup de klaxon du gentil facteur. L’évocation de ces souvenirs me serre le cœur. La douleur qui s’installe dans ma poitrine me fait légèrement vaciller. Je pose mes mains sur le radiateur brûlant, pour ne pas tomber. Elles sont insensibles. Seuls mes yeux piquent. Ma vue se brouille. Je respire de façon saccadée. Je dois absolument maîtriser mes émotions et me calmer. Je souffle lentement, j’inspire, j’expire... Tout va bien.
Le brave homme choisit cet instant pour arriver. Je ne vais pas à sa rencontre. Dissimulée derrière les rideaux, je le regarde descendre de son véhicule, chercher la sonnette, appuyer sur le carillon. Je prends mon temps pour lui faire signe. D’un geste, j’indique que je vais venir. Son sourire chaleureux me fait du bien. Je prends le carton qu’il me tend, signe le bon de réception et le remercie. Il me souhaite une très belle année. Je réponds avec gentillesse. En m’éloignant, je jette un œil sur le bordereau du laboratoire médical, collé sur le paquet. Pas de doute, C’est bien ce que nous attendions. De nouveau, je respire mal. J’entends cogner à l’intérieur de mon corps. Les vannes sont ouvertes, je les referme aussitôt. Il faut être solide, forte, courageuse, autant que Lui. Je dois respecter ses volontés. Il a décidé que les souffrances avaient trop duré. Avec une lucidité incroyable et une fermeté qui le caractérise si bien, il a ordonné au médecin de mettre fin à sa torture physique et morale. Un protocole de fin de vie a été signé. Je déglutis péniblement ma salive. J’ai en tête ses paroles, la nuit, quand il suppliait : « Mes filles, s’il vous plait, tuez-moi ! ». Ces mots là raisonneront pour toujours dans ma mémoire.
J’avale l’escalier et balance le carton au fond d’un placard. Il est impossible de le laisser trôner dans la cuisine. Je suis lâche. Je refuse de le voir, je ne veux pas en parler. Médecins et infirmières feront le sale boulot, moi... je n’y toucherai pas davantage. Je me refais un visage présentable et me dirige vers la chambre. Je prends sa main et m’assois près de Lui. Un sourire. Il dit qu’il nous aime. Qu’il nous cause du souci. Qu’il est fier de nous et de ses petits-enfants. Qu’il nous aime encore et encore.
La perfusion est posée. Morphine et hypnovel distillés à petites doses vont l’emmener peu à peu sur des chemins qu’il découvrira sans nous. Il n’est déjà plus tout à fait là. La Mort, fourbe, sournoise, rôde. Sortie de son carton, elle sait qu’elle va gagner. Elle prend tout son temps. Elle ne connaît pas cette phrase de Jean D’Ormesson que Papa, féru de littérature, appréciait : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort. C’est la présence des absents dans la mémoire des vivants ».

PRIX

Image de Printemps 2019
1010

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Une seule voix à présent et c'est pour sur <3 que je clique
·
Image de Ratiba Nasri
Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement écrit et d'une grande sensibilité.
Choisir de mourir plutôt que de vivre comme un légume.
Choisir de mourir pour rester digne. Un choix cornélien mais nécessaire.
La conclusion est tristement belle.
Merci Cathy pour ce beau moment de lecture !

·
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Très beau texte, émouvant et tout en douceur! Toutes mes voix +***** Bonne chance pour la finale
·
Image de Stéphanie Dussault
Stéphanie Dussault · il y a
Je vous donne toutes mes voix pour ce récit que vous avez écrit avec beaucoup de sensibilité !
·
Image de pattes de cigogne
pattes de cigogne · il y a
comme c'est beau, & émouvant, &...
toutes mes voix !

·
Image de Haïtam
Haïtam · il y a
Bonne chance à ce beau texte!
·
Image de Lorelei
Lorelei · il y a
4 voix!!! Magnifique! Emouvant et enveloppant. Superbe dernière phrase qui conclut l'atmosphère laissée par cette nouvelle. Bravo!
je vous invite à découvrir ma nouvelle https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6
et peut-être à y ajouter quelques voix ?
Merci pour ce moment de lecture qui me laisse toute en émotions.

·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Mon soutien toujours pour ce texte magnifique ou la narratrice se remet en cause.
·
Image de Daënor
Daënor · il y a
Bonjour Cathy.
Un texte touchant et admirablement bien écrit. Dans un style assez simple, agréable à lire, rapide mais qui sait prendre son temps. La douceur du ton colle parfaitement avec la résolution du père. Décidé, sans regrets, heureux de partir. J’apprécie également la fin, bien qu’en je suis plus dramatique dans mes propres récits. Seul petit bémol pour moi : je trouve dommage que la mort porte l'adjectif de la fourberie. Ce n’est, pour moi, pas ce qui se dégage du récit, ni du ressentit du mourant.
Mes salutations,

·
Image de Cathy Grejacz
Cathy Grejacz · il y a
Merci beaucoup de ce
Retour. Je ne souhaite pas développer pourquoi ici car ce texte purement autobiographique dépose devant les yeux des images qui ne s’effaceront jamais. Je maintiens donc mes mots « fourbe, vicieuse «  mais votre commentaire me fait réfléchir sur une éventuelle amélioration pour une meilleure compréhension
Merci encore de votre passage ici, bien apprécié
Bien à vous.

·
Image de Daënor
Daënor · il y a
La vécu modifie toujours la manière dont on raconte une histoire, qui plus est dramatique. Je comprends alors vos propos et serais ravi de lire la version modifiée. Heureux si mon commentaire a pu vous aider. Belle journée.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Quand je vivais en Guyane, j’aimais passer des week-ends en forêt. Je me retrouvais à camper dans des abris, avec des personnes improbables que je n’aurais jamais rencontrées autrement. Le ...