La mort aux trousses

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Il faut avoir un peu de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse. Friedrich Nietzsche  [+]

Elle avait les yeux laiteux légèrement entrouverts, un ronflement régulier.

L'hôpital m'a prévenue ce matin.
Des conglomérats de métastases ORL, inopérables et inattendus se sont glissés dans la mécanique un peu rouillée
de son corps et finissent de réduire en cendres la mécanique si fragile de son cerveau.
Dans moins d'un mois, ma maman sera morte.

J’ai caressé son épaule dénudée. Un baiser doux sur le front.
" Maman, c'est moi. Maman !
Comment te sens tu ? Tu n'as plus de tuyaux dans la gorge, juste deux petits dans le nez.
C'est cool hein ? "

Elle a écarquillé les yeux et s'est agitée un peu en fronçant les sourcils.
"Maman... ? Tu me vois ?"
Des bips longs et incessants la dérangeaient et me cassaient les oreilles.
Interceptée au détour d'un couloir, une ASH pressée m'a dit que quelqu'un allait venir.

"Quelqu'un va venir " : un élément de langage propre à la fonction publique hospitalière mais qui, à l'échelle du temps du commun des mortels ne signifie rien.
La formule qui sauve. Mais je suis en colère ce soir. C'est de la faute à personne.

De retour dans la chambre, j'ai cherché, trouvé la source de ces aigus répétitifs : plus de morphine, ni d'un autre produit, dont j'ai oublié le nom mais qui, couplé au précédent, shootait assez pour ne ressentir aucune souffrance physique. De sa souffrance morale, je ne savais rien.
J'ai fait des aller retour dans les couloirs pour trouver le "quelqu'un" providentiel, celui ou celle qui saurait changer ce truc.
Ce devait être la pause.
Un infirmier qui passait a lu la détresse dans mes yeux inquiets, a pris pitié et m'a suivie.
Elle sursautait, gémissait, bousculée par des bruits familiers ou brusques, qui cassaient le silence du grand oubli dans lequel elle était tombée.
J'ai pensé que c’était quand même un peu de vie.

La morphine et son clone ont recommencé à couler.
Ses paupières lourdes ont bougé et se sont ouvertes; les yeux rivés au plafond, le droit capturé par la lumière du néon, le gauche parti je-ne-sais-où, trouver je-ne-sais-qui, lui demander je-ne-sais-quoi.

"Maman, C’est moi. Tu me vois ? S’il te plait Maman, je suis là.
Regarde-moi !
Regarde-moi !!! MAMAN !........."
Elle a frémi, mouvement de l'oeil gauche.
Tu te souviens des Contes de la rue Broca ? Tu les lisais à Johann quand il était petit, et, malgré mes presque 30 ans, je t'écoutais passionnément.

Tu veux que je te chante une chanson ?
"Ma petite est comme l’eau,
Elle est comme l’eau vive.
Elle court comme un ruisseau,
Que les enfants poursuivent..."

Tu te souviens ? La première chanson que tu m'as apprise.
Guy Béart est mort, Mais nous, on est toujours vivantes.
Tu as les cheveux gris. Quand tu sortiras, je te ferais une teinture.
J’ai un amoureux. Il te plairait. Il est pas mal fou, très drôle et loin, on ne se voit pas souvent.
Marie, Jean-Luc et Georgia t’embrassent. Gabs m'a demandé de tes nouvelles.
Maman... »

Alors, je me suis assise sur une chaise de plastique noir, loin du lit, des tuyaux et des poches de liquide trouble et jaunâtre. J’ai attendu, je l’ai regardé, j’ai fixé les murs blancs longtemps...
J'ai respiré cette odeur terrible que le détergeant n’arrive jamais à dissimuler.

Il me restait encore des larmes.
Je suis repartie sans pouvoir l’embrasser.
Mon dieu qu’on est laid quand on va mourir.


Maman est morte une semaine plus tard. Un dimanche à 21h25.
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Marie Dauvers · il y a
Je sors terriblement émue de ton texte...
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Utilisateur désactivé · il y a
beau texte, plein d'émotion
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JAC B · il y a
Combien ce texte résonne en moi qui vient de perdre mes parents à 4 mois d'intervalle après une longue errance à l'Hôpital; vous écrivez ce qui se vit réellement, ce qui se ressent cruellement; c'est un très beau texte à faire lire à la pause des soignants????
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Tanguy W. · il y a
J'espère que ce n'est pas autobiographique, mais... c'est en tout cas un texte sublime. Bravo
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Cajocle · il y a
Si.
Merci.

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Arielle Maidon · il y a
...
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Isabelle Lambin · il y a
Désolée pour ta maman et pour toi, Cajocle.
Bisous

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Agrippa Delil · il y a
La mort aux trousses. Mais j'étais réellement dans cette chambre. Ce n'était pas du cinéma.
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Michel Le Caladois · il y a
Tellement déchirant...
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Fantec XYZ · il y a
C'est du vécu, c'est sûr. J'ai lu, je n'ai pas fait l'autruche.
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Cajocle · il y a
Sûr !
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Pastague · il y a
Ce que vous écrivez me touche profondément, et ce n'est pas seulement le choix du sujet naturellement douloureux, non, c'est la douceur de vos mots, la subtile réparation qu'ils apportent, le pardon qui devient possible, pensable.
Est-ce que vous seriez une personne profondément bonne ?

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Cajocle · il y a
Je le souhaite Pastague.
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Pastague · il y a
... m'en doutais : il y a des signes qui ne trompent pas.