La minute de trop du réveil d'Annette

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Auteur pour Nectar d'Acide (compagnie de théâtre toulousaine). Théâtre à disposition sur http://theatreajouer.f  [+]

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Cela faisait longtemps que le réveil de la vieille Annette se déréglait dans la journée. Si longtemps qu'elle ne regardait même plus le cadran quand elle faisait le douzième de tour de mollette nécessaire pour remettre les aiguilles à l'heure. Elle n'y pensait plus et ne s'en étonnait pas. Il était chose admise qu'en son logis le temps passait un peu plus vite qu'ailleurs. Et il fallait chaque jour perdre une minute dans un douzième de molette pour rétablir sa synchronicité avec le monde. Mais si cela laissait Annette indifférente, ça enrageait Léa, sa petite-fille. Celle-ci ne comprenait pas qu'on pût ne pas exiger d'un réveil qu'il soit sempiternellement à l'heure. Très jeune elle tâcha de trouver une solution au problème. Son idée première avait été de freiner très légèrement la rotation des aiguilles. Elle dévissa donc soigneusement le cadran pour enlever la vitre qui protégeait les frêles aiguilles et tâcha d'insérer un petit morceau de mousse entre l'axe horaire et la fameuse paroi de plexiglas. Le résultat fut désastreux, les aiguilles ne tournaient plus. C'est tout juste si, d'un léger soubresaut plaintif, elles arrivaient à faire voir aux Hommes l'impossible accomplissement de leur labeur. L'appareil fut démonté à nouveau et la mousse réduite. Si bien réduite que quand Léa eut revissé les parois et remit droit l'horloge miniature, rien ne gênait plus l'axe des aiguilles. Le petit morceau de mousse gisait pathétiquement au fond de sa honte, six pieds sous VI. La jeune réparatrice aurait voulu ne pas en rester là mais malheureusement les vacances se finissaient et elle n'eut même pas le courage d'enlever la petite mousse, faute d'une solution nouvelle à proposer.
L'été suivant cependant, elle revint remontée à bloc. Elle avait pensé à fond le phénomène. S'il était impossible de contrôler avec suffisamment de précision la force de frottement que devait apporter la mousse collée contre la paroi pour contrer le moment des aiguilles, faute d'une qualité de mousse suffisamment fine et de connaissances trop succinctes en physique des matériaux, on passerait outre la vitre. Et puis cela faciliterait la manœuvre. Léa se débarrassa donc de la paroi transparente et entreprit d'apporter à l'axe des aiguilles une extension à l'extrémité de laquelle elle posa une pointe perpendiculaire. L'idée était qu'en ajoutant de la masse à cette pointe, elle pourrait plus facilement, et précisément, compenser la hâte que mettait le petit réveil à voir le temps passer. C'était sans compter sur la gravité malheureusement. Si le mécanisme se trouvait bien entravé lorsque la pointe montait, il était au contraire accéléré lorsqu'elle descendait. C'était à prévoir et Léa fut atterrée par ce résultat imprévu. Fini de se laisser aller à inventer au hasard, il fallait introduire de la science là-dedans !
Prière de ne pas prendre en compte le prochain paragraphe si vous êtes allergique aux nombres inutilement longs, ou à la réforme orthographique de mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix qui veut que les numéraux composés soient systématiquement reliés par des traits d'union.
Une aiguille effectuant un tour complet de cadran, c'est-à-dire trois-cent-soixante degrés, en soixante minutes, chaque minute, elle effectue une rotation angulaire de six degrés. Bon. Une journée est composée de vingt-quatre heures, chacune comprenant soixante minutes, elle est donc composée de mille-quatre-cent-quarante minutes. L'aiguille des minutes d'un réveil normal effectue donc une rotation angulaire journalière totale de huit-mille-six-cent-quarante degrés, soit vingt-quatre rotations de trois-cent-soixante degrés. Quant à elle, l'aiguille des minutes du réveil d'Annette effectue une rotation angulaire journalière totale de huit-mille-six-cent-quarante-et-un degrés, soit vingt-quatre rotations de trois-cent-soixante-et-zéro-virgule-quatre-cent-seize-et-une-infinité-de-six degrés. Chaque heure, l'aiguille effectue donc zéro-virgule-quatre-cent-seize-et-une-infinité-de-six degrés en excédent, soit zéro-virgule-zéro-zéro-zéro-six-cent-quatre-vingt-quatorze-et-une-infinité-de-quatre degrés chaque minute.
Une fois ces résultats obtenus, Léa dut se rendre à l'évidence tout cela était beaucoup trop compliqué pour trop peu de choses. Les allergiques aux nombres inutilement longs seront donc heureux d'apprendre qu'ils n'ont rien raté en passant outre le paragraphe précédent. Elle tenta d'imaginer des systèmes complexes impliquant un nombre extraordinaire de mécanismes, de roues dentées et de poulies, d'axes et de soupapes, mais jamais elle n'arrivait, même en imaginant que tout fonctionne parfaitement, à une précision de zéro-virgule... Pardon pour les allergiques aux nombres ! À une telle précision ! Elle abandonna donc l'idée de freiner l'aiguille des minutes. Il n'y avait plus beaucoup de solutions et elle désespérait. Peut-être faudrait-il simplement changer le cristal de quartz sur lequel devait reposer l'ensemble du dérèglement. Mais c'était beaucoup plus simple à dire qu'à faire, elle n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvait le cristal rebelle. Et même si elle l'avait su, cela aurait requis tant d'opérations chirurgicalement mécaniques qu'elle ne se sentait pas capable de les effectuer sans endommager plus encore l'appareil.
Restait une chose à faire, un appareil simple comme bonjour auquel elle aurait dû penser des années auparavant déjà. Elle le conçut rapidement, efficacement et parfaitement, et cela l'emplit d'une satisfaction entière et complète. Il s'agissait d'un petit objet tout simple qu'elle relia au réveil par quelques soudures grossières mais fonctionnelles. Son rôle était d'étendre pendant une minute un petit tube métallique chaque jour, à minuit pile, juste devant les aiguilles, afin qu'il les bloque et compense automatiquement et quotidiennement l'avance du fieffé réveil-matin.
Certes la solution n'était pas parfaite. D'une part, l'appareil prenait tout de même son avance sur la course du monde et n'en respectait la temporalité qu'au prix d'une pause forcée. D'autre part, cette pause n'étant pas prévue dans le fonctionnement normal du petit réveil-matin, elle endommageait forcément les subtils mécanismes qui le composaient. Enfin, l'outil de régulation de décalage angulo-temporel que Léa avait inventé avait le défaut majeur d'être soudé en face du réveil et d'en couvrir la surface, rendant impossible la lecture de l'heure indiquée par les aiguilles.
Mais Léa balayait ces problèmes d'un geste désinvolte. Elle avait finalement inventé la solution au problème qui l'occupait depuis son enfance, et c'est cela qui comptait vraiment.
Qui plus est, tout le monde était passé au numérique depuis bien longtemps, et plus personne ne savait lire l'heure en décryptant la position de deux aiguilles. C'était tellement has been.
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Les Histoires de RAC · il y a
Original & bien vu ! C'est vrai qu'on a tendance à ne plus porter de montre avec les smartphones qui donnent aussi l'heure...
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Beline · il y a
Quelle super histoire ! On s'attache à cette petite inventrice qui tente le tout pour le tout ! J'ai lu avec d'autant plus d'intérêt que ma dernière histoire a aussi pour élément déclencheur un réveil et une pendule. Nos héros s'entendraient bien !
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci beaucoup Beline
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Stormjoy · il y a
ça c'est de la détermination ! Je suis admirative de Léa ! ... Merci également d'avoir pensé aux allergiques aux nombre inutilement longs, j'apprécie cette délicate attention ;)
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci Stormjoy ;)
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Lefus · il y a
Monsieur Husar-blanc cette petite nouvelle est très agréable !
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Le fait que vous appréciez l'est tout autant. Agréable.
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Valh Du Cantal · il y a
Un texte malin, bien écrit, inattendu....
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci m'man (pardon on devait garder l'anonymat ?)
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Keith Simmonds · il y a
Un texte bien écrit et agréable à lire ! Mes voix ! Une invitation
à découvrir mon haiku, “Éclats de lumière”, qui est en lice pour
le Grand Prix Printemps 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci beaucoup Keith
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Anne-Sophie Roques · il y a
Je rejoins ce qui a déjà été dit, j'ai fini la lecture un sourire sur le visage. Très agréable à lire et inattendu. Bonne chance !
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci Anne-Sophie
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Gaëtan Larant · il y a
Faire tourner le cadran lui-même de zéro-virgule-zéro-zéro-zéro-six-cent-quatre-vingt-quatorze-et-une-infinité-de-quatre degrés chaque jour, non attends, chaque heure, non non ça c'est le calcule pour l'aiguille des minutes, il me faut une donnée quotidienne, bon je reviens...
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Eh pas con !
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Achille Dieudonné · il y a
Très sympa à lire ;) nouvellement inscrit je n'ai pu te mettre qu'une voix du coup, mais bonne chance dude !
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Thanks Achille
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Matthieu Varaut · il y a
J ai adoré l humour de ce texte ! Et j avoue avoir lu le paragraphe des nombres en diagonale ... 4 voix de ma part
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Thomas Husar-Blanc · il y a
Merci Matthieu !