La mère du peintre

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Née en 1990 à Paris, mes fictions courtes oscillent entre fragments de la vie quotidienne dans une galerie d'art (Le manteau de vison (Magazine littéraire Le Bruit qui court, été 2018) et petits  [+]

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Image de Très très court
Le peintre porte sa blouse aux croûtes d’huile. Les taches parsèment aussi ses mains et ses chaussures. L’artiste fume une cigarette entre deux explosions. Le cendrier déborde. Des mégots jonchent la table. Sa mère lui a pourtant suggéré de diminuer sa consommation, d’arrêter. Elle le conseillait avant sa colère. Avant sa sauvagerie. Son fils ne lui laisse plus aucun répit. Les coups s’abattent. Secs. Violents. Précis. Les séances peuvent durer des heures. À travers la chair en lambeaux de sa mère, l’artiste semble chercher à atteindre ses pensées, son âme. Il poursuit sa quête depuis des jours, insensible aux prières et aux supplications.

Parfois, le peintre hurle : « c’est pas possible. Tu fais exprès. Tu veux me rendre dingue ? Vous voulez tous me rendre fou ? C’est ça ? ». Il marche à travers la pièce. Il menace sa mère en la pointant du doigt ou du couteau. La mère ne comprend pas tous les hurlements, les cris. La rage détraque l’articulation. La frustration voile les mots. Un monologue se déverse. La logorrhée ne souffre aucune interruption. Les mains du peintre soulèvent puis jettent jusqu’à l’épuisement. Des objets menus, des bibelots du quotidien sont fracassés. La table est nue, le sol jonché de débris. Le peintre ramasse rarement. Il se contente de donner un coup de pied lorsque un morceau de verre ou un livre gêne ses déplacements.

Des mots tendres se murmurent encore. L’artiste caresse la joue de sa mère. Il embrasse le bout de ses doigts. Il la complimente. Il la dorlote. Il évoque des souvenirs, des anecdotes polies par le temps et les répétitions. Ils connaissent les variantes par coeur. Ils les ont entendues et racontées des dizaines de fois. Mais, les trêves sont courtes. Rapidement, les histoires et les berceuses se transforment en reproches et en sarcasmes. L’artiste énumère des remarques maladroites, des mauvaises décisions et des occasions manquées. Il radote sur son avenir gâché, sa carrière ratée, ses ambitions piétinées. Il accuse sa mère de favoritisme. Il s’en prend au cadet de la fratrie. Il déterre des injustices. Des partages inégaux. Des privilèges insupportables. Le peintre s’emporte, il bafouille, il postillonne. Sa respiration s’accélère. Elle s’alourdit. Puis, il s’approche de sa mère. Il la jauge en silence. Il quitte la pièce.

La mère pleure. Elle aimerait hurler. Sa chair est douloureuse. Elle compte les entailles, les bosselures. Elle inventorie les marques et les bleus. Elle prend note des coups. Son énumération distingue les blessures récentes des anciennes. Compter, dresser un historique l’apaise un peu. La mère lisse ses lèvres de guingois, elle masse ses pommettes endolories. L’asymétrie de son visage l’effraie. Elle grimace devant le camaïeu des couleurs : bleu, violet. Un peu de jaune. Les effluves de la pièce l’écoeurent. Elle sent comme une odeur de peur. Comme une odeur de sang.

Le fils revient quelques minutes plus tard. Son épouse l’accompagne. Ils se tiennent la main. L’atelier est baignée de lumière. L’artiste soulève le drap : « Voilà, le portrait. Je viens de finir. Qu’est-ce que t’en penses ? J’avais promis que je te montrerais... »
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Firmin Kouadio · il y a
J'ai vraiment aimé vous lire. C'est tout simplement agréable.
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Eric Lelabousse · il y a
Je fais mien le commentaire de JACB si cela est permis. Vous décrivez parfaitement les émotions. Très réussi. Bravo !
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JAC B · il y a
Faire le portrait de ceux qu'on aime n'est jamais un long fleuve tranquile, il faut batailler avec le regard qu'on en a et les retours qu'on en donne. Ici c'est sanglant ! Mais le couteau n'est jamais indulgent pour ravaler les façades. Beau texte sur les âffres intimes de l'art!
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Joëlle Brethes · il y a
Oups ! :(
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Epicurien78 · il y a
Intense le récit de ce peintre fou, complètement bipolaire. Brrrr... ça glace le sang.
Dites-moi, vous passerez bien prendre un Expresso sur ma page ? Je vous l'offre avec plaisir pour se remettre de ces émotions.
Ah, je vous préviens, je l'ai fait très noir et très corsé. Venez-vite avant ce soir. Après, il sera froid...

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Elena Moretto · il y a
un beau suspens pictural, tout mon soutien avec plaisir!
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Charlette · il y a
Un grand merci pour cette lecture et ce soutien !
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M. Iraje · il y a
Un atelier mouvementé ☺☺☺ !
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Charlette · il y a
Je dirais même, un atelier qui a le sens du drame !
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Florent Paci · il y a
L'artiste peintre torturé... un très très court très agréable à lire. Mes votes ;)
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Charlette · il y a
Mille mercis pour la lecture et les votes.
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Florent Paci · il y a
La curiosité est toujours récompensée !
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Liam Azerio · il y a
C'est d'une originalité qui me laisse sans voix :o Original, très court, très noir : les clés du succès pour ce concours, non ?
Merci pour ce texte, Charlette :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Charlette · il y a
Je vais aller jeter un coup d'oeil de ce pas. Un grand merci pour votre lecture.
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Sabrina Guerreiro · il y a
Jolie palette de douleur !!! Bravo
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Charlette · il y a
Et ses variations chromatiques. Mille mercis pour ce commentaire et soutien.