La mer et les mots

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

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J'aimais les mots. D'un amour un peu mystérieux et totalement exclusif. Mieux que les collectionner, je les entassais mais je n'écrivais pas.

Cette passion m'était venue de ma grand-mère. De sa façon précise mais nuancée de nommer les choses, du délié de sa prononciation et de ses expressions colorées. Dès qu'une chose ne tournait pas comme elle l'avait souhaité, elle grommelait : « Autant donner de la confiture aux cochons ! » Cette expression m'enchantait.

Un soir ma grand-mère m'emmena à une de ses réunions de bienfaisance. Leur projet de bibliothèque n'avait pas été adopté par la mairie. Alors, elle déclara d'un ton attristé : « Mes amies ! Ce beau projet, au fond, c'était des perles aux pourceaux ! » L'expression plut, il faut croire, puisqu'elle fit le tour de la table. Les perles, je savais ce que c'était mais les pourceaux ? Au retour, je l'interrogeais.
— Mais ma Mie, les pourceaux, ce sont les cochons !
— Les cochons ! Comme ceux de la confiture ?
— Les mêmes, ma Mie, exactement les mêmes. Mais tu comprends, ces dames sont tellement... sophistiquées : je m'adapte.

Ce jour-là, si je n'avais pas compris la subtilité de la nuance, j'avais eu une vraie révélation : ainsi, on pouvait dire le mot « cochon » ou le mot « pourceau » pour parler de ces ballons roses et barbouillés ?
Il y avait donc parmi les mots de gros verres colorés et des pierres précieuses ! Je m'emparais de ma trouvaille avec gourmandise. Ce fut le début de ma collection. Les mots venaient en oripeaux ou en robe de fête et je les accumulais sans méthode. Ils s'amoncelaient dans ma mémoire et je me plaisais à les remuer pour qu'ils s'allument, entrechoquent leurs éclats. J'aimais les voir rutiler.

Ma collection grandissait d'année en année, j'engrangeais les mots, sans les trier, je les entassais mais je ne m'en servais pas. Ils étaient ma cargaison prodigieuse, l'éblouissant trésor où je me plaisais à farfouiller.

L'année de ma classe de première, j'avais fait une somptueuse moisson. En étudiant la langue du dix-huitième siècle, j'avais accédé à un encodage plus élaboré. Je découvrais les « quand » qui disaient « si », les « non » qui disaient « oui », les « toujours » qui duraient le temps d'un matin.
Je découvrais le caractère réversible des mots. Je mesurais la hauteur, l'élégance, le déploiement des syllabes. Il y avait dans le palais de ma mémoire une vaste salle où les merveilles pullulaient ; mais je n'écrivais toujours pas.

L'année du bac arriva. C'était l'été de mes dix-huit ans. Ma vie allait s'envoler : à la rentrée, j'irais à l'université. En attendant, juillet se traînait sous la canicule, écrasant notre groupe d'ados oisifs et impatients. Nous savions que bientôt, nous serions propulsés dans la vie, la vraie. Les plus jeunes nous regardaient avec envie. Nous étions dans un temps suspendu, ultime station dans l'enfance. Nous flânions sur la berge sablonneuse de la rivière, un peu lassés les uns des autres : nous nous connaissions depuis si longtemps. Nos pieds roulaient les galets surchauffés. Certains flirtaient, par ennui. Et puis un soir, il est arrivé, sac au dos. Sur son harmonica, il jouait de vieux airs de Félix Leclerc : « moi, mes souliers ont beaucoup voyagé... »

Autour de lui, ce fut une nuée de curieux. Il venait de Lorraine et il allait jusqu'à la mer.
— La Méditerranée ?
Certains d'entre nous rêvaient de rejoindre les Saintes-Maries. Ce voyage, ça les intéressait. Mais non, il allait en Bretagne. Il allait voir la mer d'Iroise. Je n'avais jamais entendu parler de cette mer, mais ce mot : Iroise, me laissa éblouie. Il alluma ses braises dans mes joyaux entassés.
— Waouh ! Tu vas faire de la voile ?
— Non !
— De la plongée sûrement ?
— Non plus.
— Alors, qu'est-ce que tu vas faire là-bas ? C'est pas vraiment le top pour la drague ou la bronzette.
Les garçons ricanaient, mais ça les titillait de savoir.
— Je vais longer le sentier côtier, tout l'été.
— Ah ! Tu vas randonner, en fait...
L'admiration était retombée : bien banal tout ça.

Non, ce qu'il voulait c'était encore plus simple et pourtant essentiel. Il voulait regarder.
— Regarder ?!
Oui, juste regarder. Il disait qu'on manque d'attention à la beauté du monde, alors il allait s'asseoir et regarder la mer, vague par vague, éclat par éclat. Le labyrinthe infini des bleus et des verts. Juste les oiseaux, les nuages et la ligne d'horizon... Je l'écoutais et les mots miroitaient en moi, dans mon palais de mots captifs se levaient des embruns.

Il voulait se faire guetteur. C'est le mot qu'il a employé. Il a dit que les merveilles du monde avaient besoin de sentinelles. Il serait un veilleur silencieux, attentif. Il contemplerait toutes les variations de la mer d'Iroise. Il monterait la garde à chaque heure. Il donnerait son attention aux choses.
— Je crois que la nature souffre de notre indifférence, je veux rester aux aguets de ses offrandes...

Le soir, on s'attardait autour du feu de camp dans le murmure monotone de la rivière. On l'avait surnommé : « Le veilleur », un peu par jeu, beaucoup par engouement. On attendait qu'il raconte, qu'il atteste. Le ciel se penchait criblé d'étoiles et on l'écoutait dire son désir d'être le témoin de la mer. Je regardais ses yeux et les mots entassés murmuraient en moi. Une autre houle se levait. Les mots échouaient : feston, dentelles ou velours. Le reflux étalait sa robe de traîne. Les opales et les azurites se faufilaient en vaguelettes. Les mots s'agitaient dans ma mémoire comme des galets que le flot remue. Comme s'ils avaient répondu à un mystérieux signal, ils demandaient à chanter, à surgir dans la bleuissure du jour.

Et puis, un matin, le Veilleur a rangé son barda, il nous a salués et s'est remis en route.
Alors, moi, j'ai pris mon sac à dos et je l'ai suivi.

Lui, il allait regarder la mer d'Iroise et moi, enfin, j'allais faire un grand lâcher de mots bruissants, ruisselants par-dessus ses regards.

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