La mer à Veulettes

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Image de Hiver 2021
La mer est belle et verte aujourd’hui, à Veulettes sur la côte normande ; une plage de galets, en camaïeu de toutes sortes de gris, de toutes tailles, une plage en pente assez rapide avec à mi-hauteur, un banc de galets différents, un répit, qui coupe la perspective et fait ressortir les différences de niveau du haut en bas. Les vagues viennent agoniser, sur ce matériau si difficile aux pieds nus. La mer remue les pierres roulées venues des falaises de craie attaquées par le courant, avec un bruit caractéristique et un grondement épisodique. Il emplit les oreilles d’une clameur saisissante. Il faut crier pour se faire entendre, en plus du vent qui fouette les visages, et ravive les bonnes mines. Le rythme, bientôt assimilé, berce les arrivants jusqu’à emplir leur conscience, étonnant bruit de fond.

Le soleil est là, mais la mer est forte. Un petit canoë longe la plage à quelque distance, deux adolescents pagayent avec constance et bonne humeur, on les entend vaguement plaisanter en s’échinant sur leurs pagaies, ils forment une belle paire de pieds nickelés, essayant de trouver la cadence, pour avancer dans le courant ; de temps en temps, une vague les submerge et ils éclatent de rire, complètement trempés. Ils s’amusent à remonter l’embouchure de la rivière où deux courants s’affrontent, la marée montante et l’eau douce qui veut forcer le passage.
Nous admirons leur challenge et décidons de sortir de nos sacs le goûter prévu : de grands morceaux de baguette fourrés de tablettes de chocolat. Rien de meilleur pour nous remonter après les 30 kilomètres à vélo que nous venons d’assurer.
Assis sur le banc de galets le plus haut, confortablement calés, chacun savoure le spectacle et l’en-cas réconfortant. La bouteille d’eau passe de main en main avec les plaisanteries rituelles de notre groupe d’amis normands chez qui nous passons, mon frère et moi, des vacances campagnardes. Aujourd’hui nous avions décidé de venir jusqu’à la mer pour changer un peu des prairies et des vaches normandes, leurs beaux yeux cernés de noir et leur pelage châtaigne et blanc. Les maillots dans les sacoches, une serviette éponge, ce fût vite fait.

Le soleil se cache un peu, le vent forcit, un petit frisson nous secoue, il va falloir se bouger pour se réchauffer. La mer est grise, d’un gris d’acier, avec une écume blanche qui augmente nettement. Le canoë brinquebale, secoué par les vagues, les gamins trouvent cela fort drôle, on entend leurs exclamations chaque minute, ils ont du culot, quand même ! Notre situation en surplomb nous les rend très visibles.
Se baigner maintenant devient problématique, nous ne sommes pas de bons nageurs et la pente est vraiment très raide. Mais nous faisons des pronostics sur l’aventure des deux garçons. Réussiront-ils à passer la barre sur leur coque de noix ? Dans combien de temps ? Ils n’ont pas l’air de paniquer.

La mer est noire, le soleil a disparu derrière des nuages gris foncé, un coup de vent se prépare, ils feraient bien de rentrer ces deux-là. Un groupe de baigneurs rhabillés en vitesse, nous rejoint, et les commentaires se font inquiets, parmi eux certainement leurs parents ou leurs amis. Que faire ?
Soudain une rafale, un ressac plus important, le canoë se retourne, et les deux gamins sont précipités dans l’eau froide, ils remontent à la surface en barbotant, et s’accrochent au bateau retourné. Ouf, ils sont sauvés.
Mais le mauvais temps secoue la mer et nous savons qu’elle peut être froide en cette saison, la Manche ! Le canoë dérive sous l’action du vent décidément bien monté en force avec nos deux naufragés accrochés.
Ne lâchez pas ! L’angoisse monte derrière nous. « Il faut aller chercher les secours ! » crie quelqu’un. Mais nous sommes loin de la grande plage et des surveillants de baignade. Qui va oser se mettre à l’eau pour les aider ?
Le vent souffle latéralement et le canot s’éloigne de plus en plus du rivage. Soudain, on aperçoit l’un d’entre eux lâcher le bateau et se lancer à la nage vers nous. Sa tête disparaît de temps en temps, nous laissant dans l’angoisse, mais il avance en essayant de prendre le courant de biais.
Pendant ce temps-là, l’embarcation s’éloigne de plus en plus avec le nageur toujours agrippé à sa coque. L’autre arrive à reprendre pied malgré les galets roulant sous ses pieds ; épuisé, il s’abat sur la grève, entouré par ses amis.
Hélas, dans le crépuscule, nous voyons s’éloigner le canot de plus en plus, on voit la petite tête secouée par les vagues, puis on ne la voit plus, le soir tombe, on ne voit plus rien.
Le lendemain, on sut qu’on n’avait pas pu le sauver, que saisi par le froid, il avait lâché son support et que cette escapade s’était mal terminée.
C’était le temps où n’existait pas encore le téléphone portable. Impuissants, nous avons assisté à cette dérive et à cette disparition dans les flots impétueux submergeant l’imprudent gamin. Nous ne sommes jamais plus retournés à Veulettes.
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Arthur Rogala · il y a
Un très beau texte, l'écriture est fine, très visuelle, un beau moment de lecture, très touchant.
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Mireille Béranger · il y a
Le vent ravive les bonnes mines, oui. Mais le vent de mer forcit aussi. Alors, le drame arrive... Le second jeune passager, sur son dérisoire canoë, ne pourra résister... L'auteur (e) n'a jamais oublié le drame qui s'est déroulé devant elle. C'est avec talent, simplicité et émotion qu'elle nous raconte ses vacances d'antan à Veulettes, là-bas sur la côte normande.
J'ai un coup de coeur pour votre texte, Liberanne... Pour la façon dont vous l'avez traité. Merci.

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Liberanne · il y a
Merci pour votre retour, Mireille, contente de vous avoir plu. Il y a des choses qu'on n'oublie pas
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MCV · il y a
Une émotion doucement distillée, même dans le drame, et de si belles descriptions. Merci, Libérante.
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Liberanne · il y a
Merci, MCV, pour cette critique positive, malgré la tristesse de cette fin réaliste.
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Paul Thery · il y a
Une histoire qui a surement dû vous tourmenter de longues années avant d'être couchée sur le papier
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Liberanne · il y a
vous avez tout à fait raison. Avant de l'écrire , c'était un thème récurrent dans mes souvenirs, j'espère que maintenant, je vais en être délivrée.
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Fred Panassac · il y a
Une scène de promenade bucolique en bord de mer qui tourne au drame, un écrit bien mené, les descriptions sont soignées et vivantes, la tension monte peu à peu et ce récit de noyade réussit à prendre à la gorge.
J’aime et je clique, je recevrai donc les notifications de vos oeuvres.

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Liberanne · il y a
Merci pour votre commentaire, tant mieux si l'émotion se partage par les mots
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Le progrès a du bon, quelle tristesse ! Bien relaté
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Isabelle Lambin · il y a
Oh que c'est triste ! Pauvre gamin, la mer aura eu raison de lui.
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Liberanne · il y a
Une minute d'imprudence et le sort en est jeté !
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Katapola · il y a
ce texte nous emmène dans un lieu à la fois intemporel, et pourtant nostalgique, ou désuet. Et l'on sent venir le drame, depuis le haut de la plage, d'où la puissance de la mer du Nord est d'abord un spectacle. Bravo !
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Liberanne · il y a
Pas toujours tranquille cette mer, les pêcheurs en savent quelque chose !
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She-Elf · il y a
Poétique et dramatique. Quel dosage expert!
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Liberanne · il y a
Un souvenir qui a marqué, pas facile à faire partager
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Mickaël Gasnier · il y a
L'érosion des vagues sur des galets...
Une barre de chocolat avec du pain...
Une balade à vélo... Beaucoup de souvenirs communs.
La mer est froide dans le Nord et nous sommes inquiets...
Une raison qui se justifie...
Quand la lecture est finie.

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Liberanne · il y a
une balade de vacances qui se termine par un retour angoissant

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