La mer à Veulettes

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La mer est belle et verte aujourd’hui, à Veulettes sur la côte normande ; une plage de galets, en camaïeu de toutes sortes de gris, de toutes tailles, une plage en pente assez rapide avec à mi-hauteur, un banc de galets différents, un répit, qui coupe la perspective et fait ressortir les différences de niveau du haut en bas. Les vagues viennent agoniser, sur ce matériau si difficile aux pieds nus. La mer remue les pierres roulées venues des falaises de craie attaquées par le courant, avec un bruit caractéristique et un grondement épisodique. Il emplit les oreilles d’une clameur saisissante. Il faut crier pour se faire entendre, en plus du vent qui fouette les visages, et ravive les bonnes mines. Le rythme, bientôt assimilé, berce les arrivants jusqu’à emplir leur conscience, étonnant bruit de fond.

Le soleil est là, mais la mer est forte. Un petit canoë longe la plage à quelque distance, deux adolescents pagayent avec constance et bonne humeur, on les entend vaguement plaisanter en s’échinant sur leurs pagaies, ils forment une belle paire de pieds nickelés, essayant de trouver la cadence, pour avancer dans le courant ; de temps en temps, une vague les submerge et ils éclatent de rire, complètement trempés. Ils s’amusent à remonter l’embouchure de la rivière où deux courants s’affrontent, la marée montante et l’eau douce qui veut forcer le passage.
Nous admirons leur challenge et décidons de sortir de nos sacs le goûter prévu : de grands morceaux de baguette fourrés de tablettes de chocolat. Rien de meilleur pour nous remonter après les 30 kilomètres à vélo que nous venons d’assurer.
Assis sur le banc de galets le plus haut, confortablement calés, chacun savoure le spectacle et l’en-cas réconfortant. La bouteille d’eau passe de main en main avec les plaisanteries rituelles de notre groupe d’amis normands chez qui nous passons, mon frère et moi, des vacances campagnardes. Aujourd’hui nous avions décidé de venir jusqu’à la mer pour changer un peu des prairies et des vaches normandes, leurs beaux yeux cernés de noir et leur pelage châtaigne et blanc. Les maillots dans les sacoches, une serviette éponge, ce fût vite fait.

Le soleil se cache un peu, le vent forcit, un petit frisson nous secoue, il va falloir se bouger pour se réchauffer. La mer est grise, d’un gris d’acier, avec une écume blanche qui augmente nettement. Le canoë brinquebale, secoué par les vagues, les gamins trouvent cela fort drôle, on entend leurs exclamations chaque minute, ils ont du culot, quand même ! Notre situation en surplomb nous les rend très visibles.
Se baigner maintenant devient problématique, nous ne sommes pas de bons nageurs et la pente est vraiment très raide. Mais nous faisons des pronostics sur l’aventure des deux garçons. Réussiront-ils à passer la barre sur leur coque de noix ? Dans combien de temps ? Ils n’ont pas l’air de paniquer.

La mer est noire, le soleil a disparu derrière des nuages gris foncé, un coup de vent se prépare, ils feraient bien de rentrer ces deux-là. Un groupe de baigneurs rhabillés en vitesse, nous rejoint, et les commentaires se font inquiets, parmi eux certainement leurs parents ou leurs amis. Que faire ?
Soudain une rafale, un ressac plus important, le canoë se retourne, et les deux gamins sont précipités dans l’eau froide, ils remontent à la surface en barbotant, et s’accrochent au bateau retourné. Ouf, ils sont sauvés.
Mais le mauvais temps secoue la mer et nous savons qu’elle peut être froide en cette saison, la Manche ! Le canoë dérive sous l’action du vent décidément bien monté en force avec nos deux naufragés accrochés.
Ne lâchez pas ! L’angoisse monte derrière nous. « Il faut aller chercher les secours ! » crie quelqu’un. Mais nous sommes loin de la grande plage et des surveillants de baignade. Qui va oser se mettre à l’eau pour les aider ?
Le vent souffle latéralement et le canot s’éloigne de plus en plus du rivage. Soudain, on aperçoit l’un d’entre eux lâcher le bateau et se lancer à la nage vers nous. Sa tête disparaît de temps en temps, nous laissant dans l’angoisse, mais il avance en essayant de prendre le courant de biais.
Pendant ce temps-là, l’embarcation s’éloigne de plus en plus avec le nageur toujours agrippé à sa coque. L’autre arrive à reprendre pied malgré les galets roulant sous ses pieds ; épuisé, il s’abat sur la grève, entouré par ses amis.
Hélas, dans le crépuscule, nous voyons s’éloigner le canot de plus en plus, on voit la petite tête secouée par les vagues, puis on ne la voit plus, le soir tombe, on ne voit plus rien.
Le lendemain, on sut qu’on n’avait pas pu le sauver, que saisi par le froid, il avait lâché son support et que cette escapade s’était mal terminée.
C’était le temps où n’existait pas encore le téléphone portable. Impuissants, nous avons assisté à cette dérive et à cette disparition dans les flots impétueux submergeant l’imprudent gamin. Nous ne sommes jamais plus retournés à Veulettes.
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