2
min

La Mante

Image de Paul Brandor

Paul Brandor

131 lectures

136

Le mâle fit quelques manœuvres hésitantes d’approche ; trop proches ; la femelle mante lui dévora consciencieusement une partie de la tête puis le positionna sur son dos. Ce n’est pas parce qu’on a la tête ailleurs qu’on ne doit pas s’accoupler. Zahia, pensive, resta encore quelques minutes devant le vivarium...

« Les déplacements sont contrôlés par GPS, le largage est manuel, il faut appuyer sur le bouton de déclenchement, une alarme et un voyant t’indiqueront le bon moment, précisa Julia.
_ OK ! acquiesça Zahia.
_ Il va se positionner à 5 mètres au-dessus du récepteur, c’est le smartphone qui sert de récepteur et de cible.
_ Mmm...
_ Après, tu presses le bouton, il va actionner, à distance, la détente de la grenade. »

Le drone décolla dans un bruit énervant d’abeille, s’éleva, puis s’éloigna rapidement dans le ciel. Les deux femmes suivirent son déplacement sur l’écran de contrôle. L’appareil infléchit sa trajectoire et s’immobilisa quelques mètres au-dessus de sa cible. Le voyant rouge accompagné du bip informèrent que le largage était possible. L’index appuya sur le bouton. L’appareil s’éleva au moment de l’explosion. Le contrôleur de vol avait bien encaissé l’allégement de poids, l’engin ne s’était pas déstabilisé au moment du largage, restant hors de portée de la déflagration.
« Du beau boulot. » Elles en convinrent.
Le drone réapparut dans leur champ de vision. La caméra embarquée restitua parfaitement les images. Le mannequin était pulvérisé.
Zahia sentit comme une odeur de sang. Bizarrement, elle en fut rassurée.
« Le seul point délicat c’est la fixation de la grenade à percussion sur le châssis. Tu sauras faire ? interrogea Julia.
_ Je vais m’entraîner. »

Zahia ouvrit difficilement la porte du bâtiment de l’association des femmes battues. Les nombreux coups qu’elle avait reçus la faisaient atrocement souffrir. Elle s’arrêta un instant pour lire l’affiche accrochée sur le panneau d’entrée : céphalées, douleurs dorsales, abdominales, fibromyalgies, troubles digestifs, état général de santé catastrophique... elle avait envie de cocher toutes les lignes et même de rajouter... mort imminente.

Zahia prit un des mâles regroupés dans une partie protégée du vivarium et le posa à disposition de la femelle, isolée, de l’autre côté d’une cloison de verre. La mante femelle pivota sa tête à 180 degrés sans bouger son thorax, Zahia s’étonnait toujours de cette curieuse particularité. La femelle avait faim, plus grosse que le mâle, elle avait souvent faim ; ceci expliquait bien des choses. Elle se dirigea résolument vers lui, le crocheta avec ses pattes -ravisseuses- recouvertes d’épines, puis l’étreignit, résolument.
Zahia l’encouragea en pleurant :
« Tue-le ! C’est un dingue ! Un pervers ! Un jaloux ! Une brute ! Un complexé ! Un salaud ! Un con ! »
Son repas fini, la mante religieuse replia ses pattes antérieures et adressa une prière de reconnaissance au dieu des insectes.

Depuis une semaine, tôt le matin pour éviter les chaleurs de juillet, l’homme empruntait le même parcours. Son circuit était programmé : deux kilomètres en rase campagne, cent mètres parallèles à une petite route départementale puis deux kilomètres sur une partie plus fréquentée. L’homme ne dérogea pas à ses habitudes, il démarra ponctuellement son footing. Il ne rencontra personne sur le début du parcours. C’est au début du second kilomètre que la sonnerie de son smartphone le ralentit puis l’arrêta. Fortement contrarié par cette intrusion il n’entendit pas le vrombissement insistant au-dessus de sa tête. Il décrocha pour injurier son correspondant...
L’index appuya sur le bouton. Le bruit de l’explosion surprit un loir en maraude. Une oreille humaine sanguinolente atterrit non loin de lui, dans une touffe d’herbe. Il s’en inquiéta, s’approcha, huma, puis négligea cette arrivée indigeste et reprit ses pérégrinations. Le drone se posa discrètement cinq minutes plus tard dans la benne d’un pick-up. Le couvre-benne coulissa puis le véhicule démarra.

En rentrant dans le bâtiment Zahia avait conscience d’être désormais hors-la-loi. Hors-la-loi mais vivante. Sauvée. Son sauveur à elle s’appelait Julia, une bricoleuse de génie du collectif des femmes battues -LA MANTE-. Comme d’autres femmes dans sa situation, elle pourrait désormais passer à autre chose...

Zahia choisit un mâle et le posa délicatement dans le vivarium à proximité de la femelle. Il observa longuement la femelle. Il s’enhardit jusqu’à la toucher. Elle accepta la copulation... puis le laissa repartir.
« Elle avait la tête à ça, jugea Zahia, rêveuse.

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
136

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Quel enchaînement ! Brrr...
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Oups !... ;)
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
Evidemment c est noir glauque et violent...mais ce qu a subi cette femme n est ce pas tout aussi violent ? Un texte qui fait réfléchir avec l image de la femelle insecte qui venge la femme battue...vraiment une reussite..merci pour cette lecture...
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un grand merci pour votre commentaire et un grand bravo pour ce péril vert, très bon moment de lecture.
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un bon truc pour les femmes battues : Allô, la mante, Allô ! Bravo, Paul, pour ce texte noir de chez noir. Je clique sur J'aime.
Vous avez aimé Mumba, aimerez-vous Ianna tout autant ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Petit j'ai gardé, pendant mes vacances une mante religieuse durant deux jours sur moi. Puis elle partit. Je ne devait pas être à son goût! Très bien et bravo les femmes battyes. Mais n'exagérez pas trop tous les hommes ne sont pas comme ça. Viens lire,, Mante, mon "Labo de la peur"!
Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Loin de moi l'idée que tous les hommes sont comme ça… mais certains le sont.
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un parallèle édifiant.
Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Merci pour votre commentaire Virgo.
Image de JACB
JACB · il y a
Surprenant fil rouge que cette mante pour un NOIR sans concession. Bravo Paul!
Viendriez-vous à la rencontre de Miss Psycott ?

Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un grand merci JACB. Où est Miss Psycott ?
Image de JACB
JACB · il y a
Sur ma page pour un COURT ET NOIR!
Image de Florent Paci
Florent Paci · il y a
Un mélange audacieux entre SF et nature, bien écrit en plus. Mes votes avec plaisir ;)
Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un grand merci Florent pour le vote et le commentaire.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Bravo ! Un texte original qui jongle avec subtilité entre métaphore, SF, et actualité et une habile utilisation de l'anthropomorphisme.
Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un grand merci pour ton passage et ton commentaire Miraje.
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
une mante qui a des talents , mes voix !
je suis aussi en lice avec ' La rue du temps perdu '

Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un grand merci Zouzou

Vous aimerez aussi !

Du même auteur