La maison en pleurs

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Quand je vivais en Guyane, j’aimais passer des week-ends en forêt. Je me retrouvais à camper dans des abris, avec des personnes improbables que je n’aurais jamais rencontrées autrement. Le rhum déliant les langues, chacun y allait de son histoire, plus ou moins personnelle. Un soir, que nous discutions de peines amoureuses, avec un escadron de gendarmes, le plus vieux prit la parole.

— Y a vingt ans, j’ai connu un couple passionné, qui vivait dans une maison à l’écart, en pleine forêt, à saut Caponi. À cette époque, on n’y accédait que par le fleuve, en bateau. Il fallait naviguer une heure, au moins, pour rejoindre la route qui conduisait à la ville. Ils étaient venus s’installer là, une quinze d’année auparavant et n’avaient jamais eu d’enfant.... 

Sa femme était tombée gravement malade, l’homme avait immédiatement compris qu’elle n’en avait pas pour longtemps. Il la conduisit à la ville. Et en effet, après plusieurs traitements, quelques rémissions, elle mourut. Le dernier mois d’agonie fut terrible, il ne quitta pas une seule fois son chevet.
Le jour de sa mort, l’homme la pleura toute la journée et toute la nuit. Ce ne fut qu’au matin qu’on vint lui demander de libérer la chambre. Quand il revint chez lui, pour prendre de quoi vêtir son épouse, pour sa dernière demeure, il trouva la maison pleine d’eau. Cela faisait pourtant trois mois qu’il n’avait pas plu. Toutes les pièces, sauf une, étaient inondées. Sur les sols de la maison courraient de larges flaques. Une canalisation avait dû se rompre.
De retour de la cérémonie, il épongea tout et vérifia chacun des tuyaux et des robinets. À son grand étonnement, il ne trouva rien. Il sortit chasser et finit sa journée en relisant un de leurs livres préférés. Cette nuit-là, sa femme lui apparut dans un songe. Elle cherchait à lui parler, mais aucun mot ne sortait de sa bouche. Seule de l’eau s’en écoulait. Entre les projections de liquide, il parvint à entendre ses paroles. Elle n’aimait que lui. Elle n’attendait que lui.
Le lendemain, les gouttières se mirent à faire d’étranges bruits. Elles gémirent, pendant les averses, de manière presque humaine. Un bruit qu’elles n’avaient jamais fait auparavant. On aurait dit des pleurs d’enfant. Cette nuit-là, un orage effroyable s’abattit sur la maison. Un de ces orages qu’on ne voit qu’ici. La pluie tombe en continu, dessinant des lignes verticales. L’homme entendit une explosion sourde. Il pensa qu’une branche d’arbre était tombée sur sa terrasse. Il sortit dans la nuit d’encre, mais il ne vit rien. Le lendemain, un collier gisait sur les planches de son deck en bois.
C’était celui de sa femme. Comment aurait-il pu l’oublier ? Celui qu’il avait mis autour de son cou, dans son cercueil.
Les pluies ne cessèrent plus. Il se mit à pleuvoir dans la maison. L’homme disposa des coupelles. Tout y passa : verres, saladiers, bols, même casseroles. Il voulait récupérer un maximum de cette eau de pluie miraculeuse. Quand les récipients débordaient, il plaçait d’autres coupelles, dans chacune des pièces de la maison.
Cette nuit-là, l’homme rêva qu’il sortait de la maison et que, poussé par la pluie, il allait rejoindre sa femme dans le fleuve.

— Quand mes collègues avaient accosté, reprit le gendarme, ce qui les troubla le plus, ne fut pas la découverte du corps noyé sur le plancher du salon, mais l’état de la maison. Ils n’oublièrent jamais l’humidité asphyxiante. Elle était gorgée d’eau, du sol au plafond. C’était comme si les murs avaient bu des litres d’eau. Mon collègue n’avait jamais vu ça, d’autant plus que nous étions en pleine saison sèche et qu’il n’avait pas plu une seule goutte d’eau depuis plusieurs mois.
Je demandai au vieux gendarme comment c’était possible.
Tout le monde écoutait dans un silence religieux.
— Le chagrin, petit. C’est le chagrin !

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