La maison dans les vignes

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Le lien est toujours dans les détails. Le traître de la nation & le passage de la vie. La maison dans les vignes & celle que l'on aime éternellement sur la plage.  [+]

Image de Été 2021

C'est la dernière fois où le soleil frôle les murs décrépis de la maison dans les vignes, celle qui faisait face au vent qui grondait comme un loup quand elle se tenait au milieu de la tempête et qu'elle lui résistait encore. Elle résistait comme un phare au milieu de la mer et en fonction de notre présence sur la route qui menait à elle, elle apparaissait comme sortie de la brume où comme si par magie elle avait toujours érigé un pont entre la vie et les souvenirs. 

Normalement pour y arriver, j'empruntais une petite route cabossée pleine de nids de poule et elle était au bout, la dernière maison sur la route qui ne menait nulle part. Elle était imparfaite et vétuste et si personne ne la portait à bout de bras elle se laissait envahir par les mauvaises herbes aussi hautes qu'une petite fille qui court après le vent. Dans toutes les tragédies qui ont précédé son départ, elle était restée l'endroit de la réunion, l'endroit des reproches et du pardon et tout le monde passait la porte comme on entre dans une famille. Sur le petit rebord qui l'entourait, il y avait le petit lézard qui fuyait à notre venue. Dans toutes les époques et pour tous les enfants qui ont marché sur les graviers comme moi. Il sortait la tête et cherchait le soleil que la maison lui refusait avec son ombre verte et ses volets clos comme les yeux d'un fantôme abandonné. Dans des tas d'après-midis au ciel bleu, je les ai chassés comme on chasse quelque chose d'inaccessible avec la fougue de la jeunesse, quand il n'y avait pas encore la fatalité de l'instant qui se présente comme la destruction des murs que Fiona avait portés, comme un lien qui s'étiolait pour mourir. 

J'ai le sentiment d'avoir déjà vécu mille vies comme elle, d'avoir entendu des mots d'amour, des déclarations de guerre éternelles, des pleurs de joie et de tristesse et de les avoir dans ma peau, à l'intérieur de mon cœur, dans ma mémoire comme un monument. La détruire c'est comme détruire le monument de mes fantômes, comme s'ils devaient faire leurs valises et quitter la pièce, chacun leur tour. Ils prendraient la porte et marcheraient dans les vignes sous un soleil de plomb jusqu'au bout de l'horizon. 

J'ai senti l'odeur du café consumé dans la vieille cafetière ramenée d'Italie pendant des décennies dans la cuisine parsemée de roses parfumées ; j'ai entendu les berceuses chantées au dernier enfant qui avait vu le jour ; j'ai eu le récit de centaines de tablées de fêtes qui ont imprégné les murs ; ils n'ont pas toujours été vieux et coincés dans leurs souvenirs, avant ils vivaient dans cette maison, dans son cœur qui palpitait toujours et que nous allions détruire. Parce que personne ne pouvait plus y vivre, personne ne pouvait maintenir les murs abimés debout et j'avais laissé les mauvaises herbes revenir à la vie entre les graviers que personne ne foulait plus.

Avant les herbes folles, il y avait les dizaines de rosiers qui grimpaient le long des murs jusqu'aux fenêtres. Ils éblouissaient le côté du soleil, celui qui donnait sur les vignes parce qu'elle avait sa face à l'ombre du côté du vide, le côté du loup qui agonise, celui du vent qui renaît à tous les instants pour gronder dans la pénombre. 

Mais la beauté rosée suivait le chemin de la vie, comme les iris qui se balançaient au rythme du vent et qui finissaient toujours dans un vase sur la table du salon pour embaumer l'air et nous donner le sentiment que l'immortalité était entrée dans cette maison. Le chemin menait toujours au potager que Fiona avait fait renaître avec soin pendant cinquante ans, chaque année au détriment des éléments. Il n'avait jamais manqué à son devoir d'éternité avant cet instant. Et dans l'herbe humide, je pouvais m'allonger et regarder les nuages passer dans le ciel comme le temps qui s'égrène, qui inscrit sur les murs les rides du temps, la beauté des sentiments, la maladresse des égarés qui reviennent toujours en pleurant. Il y a une sorte d'aura qui enserre les souvenirs à cette terre, qui les ancrent dans le sol de façon irrémédiable. 

Par la fenêtre, les voilages continuaient à battre au rythme de la brise tels des danseurs sur la mélodie de la dernière chanson d'amour que la platine faisait vivre. Quanta nostalgia, senza te, tornero. Elle n'était que dans ma tête, mais elle tournait dans l'air, ramenait l'odeur de la mer, l'accent cassé de la Nonna aux mains fripées, du Nono au béret abimé qui partait dans les vignes sur sa bicyclette parce que le ciel était bleu et qu'il ne voulait plus poser le pied à terre. Il y avait toujours le vent dans leurs histoires. Le vent ou la mer ; l'immensité impalpable qui se brisait devant leurs pieds, incontrôlable de beauté parfaite et éphémère.

Mais il fallait accepter de la quitter. Accepter de ne plus jamais la voir, de ne plus jamais pousser la porte, de lui dire adieu comme à chaque fois que j'abandonnais quelqu'un à la terre et au ciel. Ils avaient déjà détruit le grillage et le petit muret sur lequel le lézard se posait. Il n'y avait plus le portail en bois brisé ni le nom écrit en lettre manuscrite qui dormait sur une plaque en fer posée fièrement plus d'un demi-siècle avant la brise qui chante, il tempo vola, tornero. Il ne restait que cette silhouette verte qui s'élevait au milieu de la route, solitaire entre l'ombre et la lumière, perpétuellement brisée en deux. Ils étaient tous pressés d'en finir et de ranger la poussière au passé pour construire l'avenir sur mes ruines, mais ils allaient devoir m'attendre. Ils allaient devoir attendre que chacun prenne la porte avec sa valise pendant que je restais debout sur la route à les imaginer comme dans mes fantasmes d'âmes accompagnantes. Fouler les gravillons, pousser le portail qui allait grincer et prendre la route aux nids de poule qui se perdait dans les rangées de vignes mélangées dans la ligne du ciel. Et l'instant d'après, elle avait disparu ; le mirage rendait au soleil l'unique place dans le vide que l'ombre avait emportée à la poussière.

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Serge Boellinger · il y a
Un très beau témoignage, une histoire qui ne s'effacera jamais, c'est une partie de ton âme que tu dessines si bien. tu es une grande artiste !
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Daisy Reuse · il y a
Cette maison dans les vignes a une belle âme que vous sublimez avec l'élégance de votre plume.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Tout fout l'camp...
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Gali Nette · il y a
Très beau texte bourré de nostalgie, que l'histoire de cette maison dans les vignes.
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Randolph B. · il y a
Une belle écriture, un sujet délicatement traité, je m'abonne ! ma page vous est ouverte, Samira.
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Flore Anna · il y a
Un vrai coup de coeur pour cette maison dans les vignes, au bout de nulle part, qui se raconte avant de disparaître dans la poussière. Une histoire très bien contée.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire touchante, Samira !
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Marie Guzman · il y a
c'est beau comme un peintre à son chevalet qui nous fait naître des émotions à chaque coup de pinceau.
le tableau peut paraître tranquille mais c'est sans compter sur les larmes et les joies dont la maison est le témoin

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Daniel Nallade · il y a
C'est très beau !
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Henri Valéro · il y a
C'est beau à en faire chialer les murs de cette maison. Comme il me plairait de pouvoir être melle et lancolique. Je ne le suis guère, ma plume est plus pragmatique, mes histoires moins romantiques gardent dependant toujours la partie cœur prépondérante.
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