La maison

il y a
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Il y a un an, on a vidé les boîtes de Régilait, décroché les étagères et les tableaux, défait les lits et les armoires trop facilement, sans résistance, comme si on démontait juste le décor d’une pièce. Une longue pièce de quarante-cinq ans.

Une pièce avec beaucoup d’entractes quand on n’y était pas. Pendant les entractes, les souris continuaient de faire des nids sous les matelas, de manger la mort aux rats, les biscottes continuaient de rassir dans les boîtes en fer, le Coca de périmer dans le sgabuzzino, l’humidité installait confortablement son odeur.

Quand on y était, on avait un an, deux ans, puis trois et quatre et cinq et douze et treize ou seize ans, puis dix-sept et on avait tous les ans et toutes les vacances et tous les week-ends, et vingt et vingt-quatre et trente, trente-six et quarante. Après on y était moins, mais la maison était toujours à nous et à nos souris et à notre humidité.

On jouait dans l’herbe, on se promenait dans les champs, on pleurait parce qu’un hirondeau était tombé dans la remise, on dansait dans la cour en imaginant que ceux de la classe nous regardaient du toit, on dormait avec les chatons, on apprenait à faire du vélo, on s’exerçait sans les mains, on allait jusqu’à Fontaine-Fourche, on inventait des comédies musicales, on s’ennuyait énormément, le temps était long, on descendait à la cave en craie sous les racines, on prenait le thé avec les voisins, on sentait l’odeur de la porcherie à six heures du soir, on faisait des barbecues, on plantait des fleurs, on récoltait les patates avec papi, on mettait des bigoudis à mamie, on regardait « Les feux de l’amour » après manger, on faisait frire des beignets, on attendait l’arrivée des parents le vendredi soir, on refermait le portail qui grinçait grave puis aigu, on jouait avec Delphine et Bruno, Stéphanie et Samuel et Alexia et Vanessa, on allait au bal du 14 juillet, on suivait la retraite aux flambeaux, mamie faisait du pain perdu, des œufs battus avec de la poudre de galettes, de la soupe aux poireaux et des croque-monsieur, on s’électrocutait avec le grille-pain, on achetait des petites quiches lorraines au camion de Zafran qui nous donnait une tranche de saucisson à l’ail, on.

La maison n’est plus à nous, d’autres gens l’habitent.
La maison n’est plus comme avec nous, ils ont cassé des murs, défait des tomettes, je ne veux pas savoir.

La nuit, mes rêves habitent toujours la maison. La cuisine, le salon, en bas de l’escalier en moquette qui monte au grenier, la chambre de papi et mamie, le jardin, ça dépend.
La nuit, mes rêves n’ont rien déménagé. Tout est bien à sa place. Toutes les armoires, la machine à coudre, le poêle à mazout, le sgabuzzino avec son odeur de provisions, le placard à chaussures avec les sacs en plastique dans le bidon de lessive Bonux, j'ai remis la cuisinière à charbon, les canards sur la cheminée, les fauteuils de papi et mamie, la télé sur la table roulante, le canapé-lit (avec son velours marron d'origine), le buffet avec les jeux de carte, le pouf tunisien et le vert à franges avec les araignées dessous, le compteur électrique dans le placard à navets. Tout est là. Tout. J'aère de temps en temps, surtout l'hiver. Et puis j'allume un feu.
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de l air · il y a
Le souvenir, c'est pratique, on en fait ce qu'on veut. Tu appuies ici, tu vires ça... Tu remets le pot de fleurs à sa place en oubliant que parfois tu t'y emmerdais grave dans la baraque. Mieux, c'est pas toujours clair mais différent, y a pas photo.
Comme d'habitude tu nous tiens en haleine ( fraîche ) on peut pas quitter sans se faire mal à l'oeil !

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Eve Nuzzo · il y a
Intéressante ta vision dégagée de toute nostalgie. J'en reste sur le cul.
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Brune Hilde · il y a
Cette maison a un contour familier, des bruits et des odeurs qu' on croit être les seuls à détenir, mais je vois que non... et tant mieux si elle reste plantée, anonyme, dans la mémoire d'une inconnue, comme une sauvegarde.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Je me souviens, avant que les cyberenflures n'aspirent nos com, j'avais dit sous ce texte à peu près ça :
''Je n'aime pas la nostalgie, mais ça, ç' n'en est pas. La nostalgie, ça sort de la tête, et ce texte a été écrit avec le ventre.''
Et aussi j'ai du avoir la faiblesse de dire : ''bravo''.

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