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La main de ma soeur

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Danielito

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FINALISTE
Sélection Jury

Je vois d’ici les regards amusés. J’entends les rires. Les blagues salaces. Et la culotte du zouave, hein ? Vous en faites quoi du zouave ? Peut-être bien qu’on l’appelait comme ça au bistrot, le père. Le zouave. En tout cas, il n’y a vraiment pas de quoi rigoler. Faut pas être humain pour rigoler de ça. Évidemment, ça a fait jaser.
Ma pauvre Béatrice, tu a du te retourner dans ta petite tombe. Enfin, peut-être plus maintenant avec tous les vers qui t’ont mangée depuis. Tant de méchancetés. Même maman n’a jamais su la vérité. En tout cas, moi, j’ai jamais rien dit.
Ce n’était pas de ta faute. C’est jamais la faute des enfants. Les enfants, c’est pas responsable des saloperies des adultes. Quand le père s’est barré avec la fille du bistrot, tout le monde a été soulagé. Bon débarras qu’on a tous dit. Tu parles ! Un mois après, il était de retour. Plus rond et violent que jamais.
Ça été encore plus ta fête. Depuis tout petite, tu étais son souffre douleur au père. Surtout quand tu as commencé à avoir des formes. Tu as jamais pu vraiment grandir ; c’est à cause des gènes, il disait le toubib. On leur faisait bien dire ce qu’on voulait, aux gènes. Tu étais si frêle, si menue que ta peau craquelait toute seule dans le frottement de tes os. Aux fesses aussi elle se fendillait.
C’était peut-être les gènes aussi.
J’étais bien trop petit pour prendre ta défense. La seule fois où j’ai voulu, j’ai pris une torgnole qui m’a envoyé valdinguer contre la cloison de la chambre. Doit y avoir encore mes cheveux collés dessus. C’était à maman de le faire. Le nombre de fois où je l’ai vue pleurer en silence en faisant la vaisselle, tandis qu’elle mettait la radio à fond pour couvrir les cris. Elle ne l’a pas fait. Trop de honte. Trop de coups. Son pauvre cœur malade. Et puis, il y avait le bistrot juste en bas de chez nous.

Il la rejoignait, après.
Je venais m’allonger près de toi dans le petit lit que nous partagions, notre petit havre de paix, si doux, si tendre. Et tu me racontais les histoires que tu venais d’inventer. J’ai jamais entendu d’aussi belles histoires. Elle te venait comme ça, tu disais, comme une bouffée d’air frais dans un ciel sans nuage. Tu aimais parler des oiseaux, de leurs vols merveilleux au plus haut des cieux, de leurs chants étourdissants, la joie des parents oiseaux à nourrir leurs petits, leur souci du nid jusqu’à leur premier envol.
Il y avait toujours une fillette pour recueillir ceux qui tombaient. Elle les réparait jusqu’à ce qu’ils aillent mieux.
— Encore Béatrice ! Ils font quoi les petits après quand ils s’envolent.
— Ils repartent dans le ciel.
Je finissais par m’endormir dans tes bras fatigués, bleuis de marques épaisses. Et je rêvais de becs d’azur, de beaux nuages blancs, de ballons multicolores, de bonbons tendres à la violette à suçoter et d’enfants joyeux jouant au bord de la plage sous le regard attendri de leur maman. J’étais comme tous les enfants au monde, à qui on raconte une belle histoire, et qui veulent tellement la croire, qu’il ne s’aperçoivent jamais que c’est juste une histoire.
— Tu n’as jamais connu la mer. Tu es morte avant. À treize ans.
La police a fait comme si ces choses-là étaient normales. Ça arrive des fois, ils ont dit. Un drame familial. Un accident domestique. La malchance. Il n’y a pas eu vraiment d’enquête. Maman a été questionnée, mais vu qu’elle ne savait rien, ils lui ont vite fichu la paix; elle faisait des courses quand c’est arrivé. Puis on l’a envoyée à l’hôpital. On l’a soignée pour sa tête. Quand Tata m’avait emmené la voir, elle ne m’avait pas reconnu.
Moi aussi, ils m’ont interrogé. Si j’avais vu quelque chose, entendu du bruit, des éclats de voix, des détails qui pourraient leur servir à comprendre ce qu’il s’était passé.
— Je jouais avec mes copains.
Ils m’ont cru.
C’était encore plus violent que les autres fois. Il te courait après dans toute la maison. Tu renversais les chaises, lui jetais à la tête tout ce qui te tombait entre les mains, te faufilais sous les tables, montais sur le buffet, déchirais les rideaux que tu lui envoyais à la gueule pour le retarder. On aurait dit que ça l’excitait encore plus. Petite salope, il gueulait, petite salope ! Il était tout rouge, hideux, il tenait à peine debout, balloté par son gros ventre. Et toi tu riais. Tu riais. Je ne t’avais jamais vu comme ça. Tu étais échevelée, tu m’as parue si grande, tu criais, tu faisais de grands gestes avec tes petits bras menus comme un oisillon l’aurait fait avec ses ailes pour trouver son envol.
— Tu ne m’auras pas, tu ne m’auras pas. Je vais m’envoler... je vais m’envoler.
Un moment il a cru qu’il te tenait. Je garderai pour toujours cette image de ta petite main l’invitant à te rejoindre sur le rebord de la fenêtre où tu avais pris pied. Ta petite main. Si frêle si forte. Viens, disait ta main, viens.
D’un grand coup, tu l’as tiré vers toi par le bras. Il n’a rien vu venir. Précipité dans le vide, il est allé se fracasser dix mètres plus bas.
Tu t’es retournée vers moi, toujours debout sur le rebord, souriante, tu as mis un doigt sur ta bouche. Puis, d’un grand geste ample, tu t’es envolée.
Je t’entends encore me crier que tu allais au ciel, rejoindre tes copains les oiseaux.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Danielito · il y a
Quelle belle vision Châteaubriante! Votre commentaire est le plus juste de tous ceux que j’ai reçu. Merci
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Chateaubriante · il y a
la petite fille avait bien dû très tôt se couper en deux ; la première était celle qui devait supporter les violences d'un père pervers ; la deuxième s'évadait en racontant à son petit frère de très jolis rêves de petite fille ; un jour de révolte, les deux ne firent plus qu'une et les vitres et les vies ont volé en éclats, sans le regard d'une maman aux yeux épuisés de larmes, sous le regard d'un petit frère qui ne dira jamais
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Marie-Noelle Parade · il y a
C'est une grande tragédie. Et pourtant, malgré le drame, je la trouve magnifiquement écrite. Très très beau texte, beaucoup de vocabulaire précis, senti, sensuel. Bravo. Vous savez rendre l'indicible à portée de cœur du lecteur. Et de larmes.. Je suis très émue avec l'espoir que c'est juste une histoire. Malheureusement, cela fait l'objet de trop fréquents faits divers.. .Je m'abonne en espérant que vous avez des récits un peu plus heureux. Remarquez je ne dis rien car si vous voulez bien lire ma nouvelle en compétition pour le grand prix Hiver 2019, vous verrez que moi aussi, j'aime bien le drame, elle s'appelle Photomaton, et c'est ici. Merci d'avance si vous voulez bien laisser un commentaire et voter pour moi..... https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/photomaton-3
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Laurent Martin · il y a
Que c'est triste :(
c'est très bien écrit mais pfiouuu, faut pas lire ce genre d'histoire quand on est au fond du trou :)

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon œuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture!

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Véro Des Cairns · il y a
Un texte poignant, bouleversant.
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Sophie Dolleans · il y a
Belles chutes ! Le tout semble un peu brouillon, mais on peut aussi penser que cela ajoute à cette folie ordinaire. :-)
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Dimaria Gbénou · il y a
Je like et m'abonne à votre page pour découvrir encore de nombreuses merveilles. Je saisis l'occasion pour vous inviter à découvrir et à soutenir possiblement mes deux textes en compétition. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Zia Odet · il y a
Un texte fort, débordant d'émotions silencieuses, de violence cachée, de douleurs contenue. Merci pour cette lecture. Mes 5 voix. Bonne chance.
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Amelia Pacifico · il y a
Très bien amené, très bien rendu. Bravo.
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Victor Luis · il y a
Très interessant
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