La main esquissée

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Critique bienvenue ! Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers [...] ; tant que les trois  [+]

Image de Été 2020
Lorsque le pendule arrive à son point extrême, il connaît un instant d'arrêt avant de repartir dans le sens inverse. Cette fraction de seconde n'est pas un temps mort, c'est une pause vibrante, point de jonction de deux forces opposées, écartèlement infime avant de céder.
Telle était l'heure.
Dehors, sous la lumière blanche et la canicule, les cigales s'étaient tues, le mouvement de la nature semblait suspendu, attendant que le soleil relâche son étreinte sur la garrigue et laisse à nouveau les effluves circuler dans l'air, les herbes onduler entre les pierres blanches et les animaux aller et venir sous les broussailles.
Tel était l'homme.
Dans la pénombre de sa cabane, l'homme se tenait dans la même immobilité attentive que la nature, dans cet instant de tension quiète, attendant la délivrance. Seuls les va-et-vient de sa main sur la feuille au grain épais, et de son regard allant de la main en chair à la main en esquisse, parce que si légers, échappaient à la puissance de l'heure.
De la droite, il ébauchait évasivement au fusain la charpente de la gauche, qui reposait ouverte sur la table, avec ses phalanges et ses articulations noueuses. Prenant un crayon HB, il traça par-dessus l'esquisse vague un contour. La main était grande, légèrement calleuse et les doigts souples. La silhouette du pouce présentait son ongle de profil. Il s'y attarda. Le pouce a une importance particulière, lui, si mobile, si parfaitement agencé, donne à une main tout son caractère. À l'occasion, lui venait en tête une petite phrase : si j'ai vu la main, j'ai vu l'humain. Une certaine noblesse se dégageait de la courbe annonçant l'index. Ensuite, venait le dégradé des quatre doigts et le retour, par l'extérieur, de l'auriculaire jusqu'au poignet. Le renflement musclé à la base du pouce, le thénar, et en face celui prolongeant l'auriculaire, l'hypothénar, bordaient le creux de la paume qui était d'une nuance plus claire. De temps à autre, pour mieux voir son modèle, il fermait les paupières, regardant avec les yeux de l'esprit, analysant avec la raison de l'artiste. Dans la paume, les profondes lignes n'étaient pas tant des coups de crayon que la délimitation plus ou moins nette entre zones d'ombres et de lumière. Les plis de flexion, eux qui marquent les jointures des doigts, requéraient un jeu minutieux de perspectives et de profondeurs. Lorsque les formes furent fixées, il repassa chaque ligne d'un trait imperceptible, ajustant la netteté de l'ensemble. Il entama ensuite l'étape du volume, à coup de patientes hachures structurées. Puis avec une mine grasse, il entreprit d'ombrer, c'est-à-dire d'éclairer, puisqu'en dessin comme ailleurs l'ombre est le critère de la lumière.
Petit à petit, la main émergeait du papier. Elle prenait vie, semblant elle aussi avoir été immobilisée le temps de quelques coups de crayon, mais vibrante et prête à s'échapper dès que l'artiste relâcherait son emprise sur elle. Il traça enfin, avec un tremblement de l'âme, mais d'un poignet ferme, sur l'annulaire son alliance, donnant au métal ses reflets blancs et noirs, contraste de l'éclat de l'argent sur le mat de la peau.
Sa femme...
L'étreinte de l'heure s'était relâchée, une brise chaude agitait les herbes sèches, les cigales avaient repris leur chant, un couple de gros lézards verts s'arrêta dans l'entrebâillement de la porte avant de poursuivre son chemin. L'homme se leva et sortit sur le seuil de sa cabane. En contrebas s'étendait Marseille, à l'horizon la Méditerranée bleue. Porté par les souvenirs, l'homme avait un sourire dans les yeux et une larme dans le cœur. Sa femme... Emportée par un accident de voiture. Il se demandait parfois si une part de lui-même était mort avec elle, ou si une part d'elle était restée vivante en lui.
Il prit sa guitare et descendit la colline en sifflant. Il s'installa dans la rue où il avait ses habitudes, à l'ombre d'un mur par dessus lequel jaillissaient des gerbes de lauriers roses. De temps en temps, une grosse fleur tombait avec une chute mate, s'ajoutant au tapis de mollesse fuchia qui couvrait déjà le trottoir. Il commença à chanter. Sa voix profonde évoquait le passé et la liberté. Dans la rue, passantes et passants, devant ses yeux, une seule passait et repassait. Lorsque le soleil se coucha, il alla acheter du pain et du fromage et remonta chez lui.
Sur la table, le dessin attendait. La main ouverte, qui s'était offerte à l'absente, et lui avait offert sans compter à une époque maintenant révolue, semblait sur le point de bouger. Il aurait aimé la dessiner, elle, la tirer hors de ses pensées, et la voir à nouveau évoluer là, devant lui, dans le cabanon, chassant la douleur languissante de son absence.
Il observa attentivement la main dessinée, songeant qu'il y manquait les empreintes digitales, signe distinctif s'il en est. L'empreinte, le propre de l'homme, et chaque empreinte propre à un homme. Qu'était un doigt sans son empreinte ? Il lui sembla soudain essentiel de compléter la main. Il saisit fébrilement le porte-mine et s'appliqua à tracer les lignes imperceptibles. Mais le dessin se brouillait à présent et perdait de sa plasticité. Il n'y arrivait pas.
Imperfection sur médiocrité, il aurait aimé reproduire avec sa mine l'idéal que sa pensée saisissait, mais une lourdeur entravait son geste, mais un voile, qui ne se laissait pas déchirer, brouillait sa vision. Comment retenir l'eau entre les doigts ? Comment fixer l'instant quand le temps s'écoule ? Comment se maintenir dans un présent qui s'efface et se renouvelle en permanence ? Rester debout, au point de jonction entre passé et futur ? Sa recherche douloureuse de l'absolu se heurtait à la résistance de la réalité.
Il finit par se lever, approcha le croquis d'une bougie et regarda la flamme consumer la feuille. Quelques cendres noires tombèrent doucement, résidus désuets de l'œuvre d'une journée. Instant vibrant. Il sentit sa femme l'effleurer. Elle chantait une mélopée douce qui évoquait l'avenir et la liberté. Avec une lenteur déchirante, pour ne pas faire vaciller la voix, il saisit sa guitare et se mit à en jouer. Il accompagnait l'aimée. Les doigts caressaient les cordes. Les âmes s'enlaçaient. Les vibrations de l'instrument se dissolvaient dans la nuit, note après note, sans laisser d'autre trace qu'un souvenir. Lorsque vint l'aurore, il relâcha son étreinte, serein.
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Safia Salam  Commentaire de l'auteur · il y a
Le deuil est notre compagnon dans la vie, la mort est notre destin. Certains partent avant d'avoir ouvert les yeux pour la première fois, d'autres alors que leurs yeux ne voient plus rien depuis longtemps. Vivons avec ces certitudes. Mais n'oublions pas que dans la douleur aussi peut résider une certaine forme de beauté.

Merci à Zutalor pour sa relecture patiente.

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Zutalor! · il y a
C’est très gentil, mais tout le mérite vous revient car c’est vous qui avez fait tout le travail, et quel travail ! :)
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Marc Chollet · il y a
Bonjour Safia,
J'ai relevé deux petites coquilles...
Par dessus plutôt que perdessus. Et Fuchsia au lieu de fushia
à bientôt

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Safia Salam · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture attentive et votre précieuse remarque. Bonne journée à vous !
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A ALASKA · il y a
Ouf! Quel texte! Vous avez un style bien à vous, précis, plus que précis, minutieux, on va au fond des choses, vous aimez les détails et de ces détails surgit la vie, les souvenirs; soudain le champ de vision s'élargit. Un homme, la mer, sa femme. J'ai beaucoup apprécié cette faculté de passer de l'infiniment petit, du détail d'un pouce à la mer qu'on voit sous le regard nostalgique de cet homme vivant seul dans sa cabane. Bref, c'est vraiment très réussi!
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Safia Salam · il y a
Merci beaucoup pour votre passage et votre commentaire détaillé. C'est parfois une drôle d'expérience que ces retours de lecture, vous décrivez très bien votre ressenti et vous me faites réfléchir à ce que j'ai écrit :-). Bonne soirée !
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de l air · il y a
Vous dessinez peut-être... ? Sinon, c'est encore plus fort. J'ai particulièrement aimé l'impossibilité de reproduire l'empreinte digitale... Et ce dessin qu'il détruit ne pouvant l'offrir ou pour ne dépendre de rien, même de son oeuvre.
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Safia Salam · il y a
C'est vrai, je dessine. Il y a eu un temps où j'ai dessiné beaucoup de mains. Je trouve le dessin assez semblable à l'écriture. J'ai l'idée de comment ça devra être au final, puis un certain chemin, puis le final qui n'est pas toujours comme l'idée de départ. Mais je trouve le dessin plus contemplatif et passif que l'écriture.
Merci de votre lecture.

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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps
*Le lien du vote
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Anna Mindszenti · il y a
Belle description d'un homme en train de dessiner, presque une histoire d'amour!
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Safia Salam · il y a
Merci pour votre lecture, bonne soirée !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Un texte d'une grande délicatesse, d'une précision sans faille, riche en tout point. Le rythme est là, lenteur maîtrisée par l'ajout de virgules bien placées pour ne pas faire joli, contrairement à d'autres, mais pour donner cette lenteur caniculaire, voire la tristesse de celui qui dessine. C'est maîtrisé, c'est top !
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Safia Salam · il y a
Merci pour votre lecture attentive et votre commentaire soigné. Je suis contente que vous alliez apprécié les virgules, :-). Vous-même écrivez avec beaucoup de précision et de subtilité.
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Françoise Desvigne · il y a
Les morts veillent sur nous, très belle nouvelle, touchante Safia!
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Safia Salam · il y a
Merci Françoise. Notre relation avec la mort et les morts n'est pas toujours facile. Bonne soirée !
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Françoise Desvigne · il y a
Une invitation à lire "Erreur d'impression " qui est en lice ! Merci Safia !
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Safia Salam · il y a
Bien amusant !
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Line Chatau · il y a
J'ai mis un peu de temps à entrer dans le texte mais rapidement je suis tombée sous le charme, de l'écriture, des mots tous choisis à merveille, de l'atmosphère entre nostalgie, regrets, douleur. Mais une note d'espoir semble poindre et la sérénité reviens! Bravo, j'aime beaucoup!
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Safia Salam · il y a
Merci bien pour votre passage. Bonne soirée !
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lucile latour · il y a
le poids de l'absence mais qui inspire crée transforme. belle ecriture et recit qui marque le coeur. bravo.
viendrez vous sur ma page?

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Safia Salam · il y a
Merci beaucoup. Volontiers je vais vous rendre visite !

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