4
min

La madone et la putain

Image de Farida Johnson

Farida Johnson

430 lectures

356

Putain de nuit de merde ! Et de journée de merde ! Des heures durant j’avais fait la manche sous la flotte, une flotte glacée comme il peut en tomber l’hiver dans cette ville de merde. Ici, il pleut souvent, un crachin capable de transpercer les couches de vêtements que j’ai réussi à accumuler au fil du temps et aussi le papier journal que je porte à même la peau. Et quand ce crachin se transforme en neige fondue, j’en parle même pas.
Ces jours là, la population de P déjà peu aimable, se renfrogne et ne sort pas la main de sa poche.
J’étais parvenu à glaner trois sous, et tout en m’engueulant à haute voix et force gestes coléreux, je m’étais acheté au Franprix du coin quatre bouteilles de vinasse, pas ma marque préférée mais bon, ça ferait quand même l’affaire. Faut préciser que je m’engueule souvent parce que je n’arrive pas à ramasser assez de fric pour me tirer et descendre vers le sud.
J’avais déjà avalé trois des bouteilles avant de retourner dans mon coin. J’ai un chez moi, aménagé dans le recoin d’une ruelle, derrière un restaurant, tout contre les bouches d’aération des cuisines. C’est mon chauffage gratis. Une assoc quelconque m’avait même fourni une tente, une fois, mais on me l’a piquée ou alors les éboueurs l’ont embarquée. Faut que je planque mes cartons et mes couvertures si je veux les retrouver le soir.
Hier, donc, j’étais déjà bien parti avec mes trois litres de rouge dans le bide, et j’ai eu comme un trou, un passage à vide. Ça m’arrive de plus en plus souvent. Et après, quand j’ai été couché sur mes cartons humides, j’ai senti une odeur bizarre, pas de bouffe, ni de pisse de rat, non, comme une odeur de sang. Mais, j’avais si froid et j’étais si fatigué que je me suis enveloppé dans mes couvertures et j’ai essayé de m’endormir. Seulement voilà, pas moyen de fermer l’œil.
Mon corps tout entier, trempé, grelottait si fort que le sommeil n’est jamais arrivé. Et, au coin de ma conscience y avait un truc qui essayait d’apparaître et ça me perturbait grave. C’était si dur de ne pouvoir foutre le camp dans le néant que j’en ai chialé. J’ai enfilé la bouteille restante sans reprendre mon souffle, je voulais me réchauffer, m’assommer, en finir quoi avec cette journée pourrie et de rage j’ai jeté une des bouteilles plus loin vers le fond de la ruelle pour entendre le bruit clair du verre brisé. J’adore ce bruit. Au lieu de ça, ma bouteille a rendu un son mat et est allée rouler un peu plus loin. Alors l’odeur de sang est arrivée plus nette jusqu’à moi, rampant le long des pavés gluants de graisse et d’eau mélangées et j’ai eu peur. Je me suis levé d’un bond et j’ai regardé dans le noir vers l’endroit d’où venait cette odeur fade et métallique. J’ai aperçu une forme au sol comme un paquet de fringues. Et bien sûr, la curiosité étant ce qui définit l’humain, je suis allé voir. Quel con ! J’aurais du prendre les jambes à mon cou, oui ! Filer de ce coin glauque et sombre et ne pas découvrir ce que j’ai découvert.

Ses cheveux courts et noirs baignaient dans le sang qui avait coulé de la blessure qu’elle avait au crâne. Elle portait encore une espèce de doudoune dorée et des chaussures à talons très hauts mais tout le bas de son corps était nu et ses jambes écartées laissaient voir son sexe rasé et ensanglanté lui aussi. Pourtant, malgré l’horrible indécence de la scène, je n’ai pas pu m’empêcher de la trouver magnifique. Je crois que je n’ai pas saisi tout de suite la réalité de ce que je voyais. J’ai pensé, allez savoir pourquoi, à la Madone de Lorette du Caravage, sans doute parce qu’elle avait le cou dans la même position. Et ses yeux entrouverts au dessous de longs sourcils bien dessinés avaient ce regard un peu vague, fixant l’au-delà, qui m’avait tant ému lorsque j’avais découvert ce tableau, il y a bien longtemps. Alors, j’ai refermé ses jambes, c’était trop laid, je l’ai prise dans mes bras et j’ai posé ma main sale et déformée sur son cou offert et vulnérable. Je l’ai bercée un long moment. Elle était si jeune ! Nous sommes restés là tous les deux dans la nuit glaciale et moi, endurci et cassé par la vie dans la rue, j’ai pleuré sur son sort et sur le mien aussi.

Puis, les flics ont débarqué.
D’abord, j’ai aperçu les gyrophares de la voiture comme brouillés par l’humidité ambiante et celle de mes yeux. Ensuite des portières ont claqué et le bruit de leurs pas a ricoché sur les murs de la ruelle. Malgré le réflexe acquis au cours des années qui aurait du me pousser à me lever et à fuir, je n’ai pas bougé et ils m’ont trouvé assis dans une mare de sang, le corps entre mes bras.
Ils m’ont arraché à elle, traîné un peu plus loin et menotté dans le dos. L’un d’eux s’est penché vers son corps et je l’ai entendu dire «  Eh ben, un clodo et une pute ! Tu parles d’une trouvaille! »
Ils m’ont embarqué dans leur sale voiture qui sentait la mal bouffe à plein nez et se sont plaints de mon odeur tout au long du trajet jusqu’ au commissariat.
A l’idée que ceux qui étaient restés sur place et que d’autres encore qui arriveraient plus tard, allaient toucher son corps, le manipuler avec leurs mains dégueulasses et l’analyser avec froideur et désinvolture, j’ai frémi de colère et de dégoût.
Ils m’ont collé en cellule.
Au matin, une espèce de grande gigue m’attendait derrière une table dans une salle lugubre sans fenêtre. Au moins, il y faisait chaud. Au cours de l’interrogatoire, j’ai eu beau raconter et raconter encore, il ne m’a pas cru. Il ne comprenait pas pourquoi, si je ne l’avais pas tuée, on m’avait trouvé la tenant dans les bras. Comment expliquer à ces ignares au cœur sec ce que j’avais éprouvé ? Comment leur dire l’immense amour et l’infinie compassion que j’avais ressentis ? « Pour une pute ?! Allons, ne raconte pas de conneries. Moi, je vois les choses comme ça : t’étais bourré, tu as voulu te la faire mais comme t’as pas de fric elle t’a envoyé chier et tu as pété les plombs. Tu l’as violée et puis tu lui as fracassé le crâne. Je me trompe ? »
Bien sûr qu’il se trompait. Et d’ailleurs je n’aurais pas pu la violer, ça fait bien longtemps que je bande plus, que je lui ai dit. « Oui mais, elle a été pénétrée par un objet qui l’a massacrée. L’objet en question : une bouteille qui a servi ensuite pour l’achever. Et de ça mon vieux, tu en as une collection non ? »
Cette bouteille qui faisait partie des indices relevés sur le lieu du crime n’était pas la même que celles que j’achète. Mais il en a rien eu à foutre, l’idée était que j’avais pu changer mes habitudes un jour et acheter une autre marque de vin. Ils n’ont pas cherché plus loin et on bouclé l’enquête vite fait. Après tout, une pute et un clodo...

Maintenant j’ai plus qu’à attendre de passer chez le juge, et je gamberge dur. Et si ? Mais non impossible, je respecte trop les femmes et je ne supporte pas qu’on les salisse. Surtout les jeunes, qui devraient rester innocentes et pures. Et celle-ci, ma madone, une putain ? Savoir cela m’a fait penser qu’alors elle avait mérité cette fin sordide.
En profanant son propre corps elle avait précipité son destin vers une mort ignoble.

Ce doit être le manque qui provoque ce phénomène, ces salauds n’ont pas pris la peine de savoir s’il était dangereux de me sevrer brutalement. Car depuis quelques heures, des visions et des sons fragmentés naissent en moi, sombres et malsains. Le bruit de talons hauts sur les pavés, un rire moqueur, ma main tenant une bouteille, et des yeux écarquillés de terreur qui fixent quelque chose ou...quelqu’un.
Moi ?

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
356

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Avaradatar
Avaradatar · il y a
Très noir, très fort, très bon !
·
Image de MCV
MCV · il y a
Bravo pour ce texte noir et sa fin en point d'interrogation!
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Un grand merci MCV!
·
Image de Lili Caudéran
Lili Caudéran · il y a
Quel dommage de découvrir cet excellent texte si tardivement ! Pas trop tard pour l'apprécier à sa juste valeur.
·
Image de Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Doum. J'ai aimé, mais un peu tard. A bientôt.
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Pas grave le principal c'est que vous ayez aimé. Merci!
·
Image de Nicolaï Drassof
Nicolaï Drassof · il y a
Putain ou Madone, c'est un peu la même chose, pour ce clodo aviné qui a plus de réminiscences picturales que tout le commissariat, et plus d'humanité aussi. Et putain de vinasse capable de lui faire croire que peut-être... Très beau texte.
Je concoure aussi, avec le rideau du mystère, (mais en un peu plus petit)

·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Bien trouvé. Bien écrit! Bravo! Viens lire mon "Labo de la peur", merci! G.A.
·
Image de James Osmont
James Osmont · il y a
un vrai talent pour donner de la consistance à un personnage épais, mystérieux entre attraction/répulsion, effectivement dans le cadre d'un texte plus long ça serait vraiment excellent ! mes 5 voix ! peut-être viendrez-vous frissonner par chez moi... ;)
·
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Un récit prenant , mes votes
·
Image de Marie
Marie · il y a
Récit qui bouscule. Mais très bien écrit et bien rythmé. Bravo pour la chute. Mes voix
Viendrez vous lire mon TTC en finale : "Loin des yeux, loin du coeur". D'avance merci.

·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
Un.court qui nous.mène dans les.tréfonds de la.misère qui n'excuse bien.sûr pas.le. meurtre^^+5
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur