La lune et le candélabre

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Etudiant à l'Université d'Abomey-Calavi. Futur licencié en Etudes Africaines  [+]

J’avais toujours nourris un entrain pour les histoires intellectuelles de grand-mère que celles de grand-père. Mais chaque soir, avant de s’endormir, grand-père seul emportait tout le privilège de nous sermonner le long de ces histoires parfois paternalistes, ou parfois d’une mysticité clichée.
Un jour alors, j’avais entrepris de croiser mes doigts, mais me sachant bien ne pas tenir une telle irrationalité, je recourus plutôt à ressasser dans les oreilles de toute la maisonnée, le long de la journée, pour qu’ils n’oubliassent pas que grand-mère nous conterait une histoire le soir-là en dépit du régulier sermon de grand-père.
En effet la brune descendit, et grand-mère n’hésita pas à nous embarquer dans son récit de la lune, le seul à entretenir le secret de la vie.
Mon père roupillait sa journée dans un transat à l’écart. Ma mère était assise sur la même natte que ma sœur et moi. Devant nous, grand-père était assis en tailleur auprès de grand-mère, elle, assise les jambes repliées d’un côté comme ma mère.
Alors, la légère voix de grand-mère se porta à nous dans son chevrotement semé d’une vigueur insaisissable.
Elle raconta.
« Voyez-vous cette étoile blafarde au premier plan, accroché au milieu de myriades de folles bluettes d’autres étoiles ? Voyez-vous comme une duègne sereine semble-t-elle veiller sur la terre ? Néanmoins, nous spéculons encore sur sa véritable provenance, mais assurément, ce géant sphère a vu mère Nature s’atteler à son propre : évoluer.
C’était quelques parts, au fond des savanes peuplées de milliers êtres bruts au cœur des forêts vierges dont les branches d’arbres avaient bringuebalé sous leurs gambades.
Ils avaient longtemps erré dans la sauvagerie indomptée de la nature, dans la virginité flambante de l’écosystème de ces orées, allant par une totale inconscience de ce qui les entourait et n’ayant de conscience que pour l’adaptation et la survie.
Tel aura été l’infini début jusqu’à ce qu’un jour, des étincelles de conscience commenceraient à poindre dans leurs quotidiens.
Dès lors naîtra la plus inouïe des facultés : l’imagination. Cette dernière est le piédestal du candélabre qui est l’histoire. Les diverses branches du candélabre abritant les inextinguibles langues de feu sont les croyances. Et de ces croyances naquit les cultures.
Plus tard, après l’interminables périodes de la primitivité, l’esprit effréné du sapiens se trouva être en prise avec les idées les plus folles que son imagination lui aura imposé : le mythe et le mensonge, la domination et l’accaparement.
Dans sa conscience créative naîtra un engouement pour l’art et la détente. On notera les premiers pas balbutiant de la musique, allant de rythmiques battements transportant, passant par les chaleureuses berceuses des mères, faisant ses preuves par les chants de joyeuses récoltes et des labeurs productifs, puis par des chants invocatoires, sombrés dans la crainte des labeurs stériles des temps arides, jusqu’à nos jours, où la musique poursuit son chemin vers une perfection inatteignable.
Le sapiens aspirant à l’isolement embrassera la notion de la contemplation de la beauté de cette agréable souricière dans laquelle est enchâssé son esprit inassouvi. Cet esprit qui ne se lasse jamais de célébrer les lueurs aurorales et le début, le coucher du soleil et le repos, l’horizon et les espoirs, les étendues d’eau et l’infini, les arbres et l’ombre, l’enfance et l’innocence, l’amour et le cœur, les animaux et la loyauté, ou encore la mort et les fins, le noir et le désespoir...
Voilà presque le long chemin qu’a parcouru l’humanité sous l’œil imperturbable de la lune. Cette dernière sait le combat que notre espèce eut à mener pour parvenir à ce moment de l’histoire. Et elle verra, encore longtemps peut-être, comment réussiront-nous à survivre l’hostilité de notre environnement et à se survivre. Elle restera pour voir ce qui résultera de ce cher voisin qu’il regarde vaciller avec impuissance.
Qu’adviendra-t-il de nous dans le deuxième tome de l’histoire de la vie, si dans le premier tome, l’intrigue qui à marquer notre présence était apparu à la dernière page ! »

Je ne retins pas la vive acclamation qui me saisit quand grand-mère eût terminé son récit. Mais sitôt, je me forçai de réprimer mon éclat quand je sentis que mon entourage ne faisait pas de même.
D’un sourire sans répit, aux lèvres convulsées, Grand-mère jeta de vif regard de ses yeux frangé de pattes d’oie abondamment plissées, sur nous comme si elle testait l’acceptabilité de son récit.
Timidement, je levai mon doigt et révélai l’attention particulière que je portais à l’analogie qu’elle fit avec le candélabre.
- Certaines des langues de feu, dis-je, brandi par les branches du candélabre paraissent de nos jours inefficace, mais sont malheureusement encore de forces dans certaines de nos cultures.
- Bien sûr, Derick, s’enthousiasma Grand-mère, il y a de ses croyances illogiques que des histoires moyenâgeux ont champlevé en nous...
- Arrêtez avec vos rabâchage de vieille hypothèse cru par les gens du monde, coupa grand-père froidement.
- Les gens du monde? Le faciès de grand-mère se détendit de quelques rides.
- tu ne peux pas croire cette théorie farfelue né de l’endoctrinement de l’éducation. Cela n’a rien à fait avec nous qui avions déjà la vérité divine.
- Je n’ai pas tenté d’établir le rapport...
- Si, un vrai enfant de Dieu ne doit pas en croire.
- C’est vrai, dit grand-mère en baissant la tête.
- Alors tu ne devrais pas nous en parler en premier lieu, si auparavant, avec moi, tu te dévouais vraiment aux choses de la foi...
- Il y a bien longtemps l’idée de la certitude d’un Dieu ne m’est plus originale, lâchai-je subitement.

Et avant que je ne me rende compte de l’incongruité de mon propos ce jour-là, je n’oublierai pas, lorsque leurs regards tangiblement prohibitifs me miroitèrent la grandeur et l’imminence de la commination attendant les gens comme grand-mère et moi.
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