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La loi du meilleur

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Andrew Clarkev

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- Il y a des pour, il y a des contre, il y a aussi des indécis, quoiqu’il en soit tout le monde arrive à faire un choix précis car nous n’avons jamais aucune abstention !
- Votre technique de questionnement semble révolutionnaire.
- Effectivement, elle nous a demandés des années d’élaboration.
- Et en quoi réside son secret ?
- Vous pensez peut-être que je vais vous le dévoiler, mais vous rêvez mon cher monsieur. C’est tout ce qui fait notre force sur le marché. Le savoir-faire qu’aucune autre entreprise ne propose, pour un spectre large et détaillé de l’ensemble de la population, sans rien laisser au hasard.
- Juste une piste de réflexion, une toute petite.
- Il en est hors de question, car grâce à notre technique innovante de questionnement nous sommes en position dominante sur le marché, et nous comptons bien y rester le plus longtemps possible.
- Ce n’est pas juste. Jusqu’à l’arrivée de votre trouvaille prospective, c’est nous qui occupions le devant de la scène des sondages. Nous faisions la pluie et le beau temps dans tous les médias sans que quiconque n’y trouve rien à redire. Mais à présent, à cause de vous, les choses ont changé du tout au tout. Nous n’intéressons plus personne avec nos coefficients de redressements transversaux et longitudinaux, notre gestion du hasard empirique nous coule.
- Et oui, le temps du sûr et certain est arrivé. Aujourd’hui le futur est à notre porte, et il n’apprécie guère les compromissions en tout genre. Il lui faut du clair et limpide sans entourloupe statistique. Fini les tambouilles alambiquées dans le chaudron de l’à peu près. Les gens veulent du précis qui soit bien net, notre solution est la meilleure, et tout le monde s’en rend compte, à commencer par vous apparemment.
- Oui, je l’avoue bien volontiers. Depuis des années notre position de monopole sur le marché nous a conduits à souvent prendre certaines largesses avec les chiffres.
- De la tricherie oui. Depuis des décennies, sans compter, vous avez usé et abusé des maladresses d’un système, qui dès son origine montrait de cruelles défaillances, et cela sans pour autant faire preuve d’un minimum de modestie. Vous vous êtes toujours prétendus les meilleurs possédant le nec plus ultra en méthodologie des partages asymptotiques, tout en niant systématiquement la quantité de limaille de fer qui s’échappait derrière chacun de vos résultats.
- Appelez cela comme il vous plaît, nous faisions avec les moyens du bord, c’est à dire avec la mécanique calculatoire jusque-là élaborée. Tant qu’il n’y avait pas d’avancée dans le domaine nous n’avions aucune raison de remettre en question tout notre fonctionnement. Vous êtes arrivés, et en l’espace d’à peine trois sondages vous avez fait l’unanimité et empoché tous les clients. Nous nous sommes retrouvés déshabillés du porte-feuille.
- Oui nous devons bien le reconnaître, nous sommes devenus les maîtres à bord du vaisseau analytique aussi bien en qualitatif qu’en quantitatif.
- Vous rendez-vous compte d’avoir emporté l’intégralité du gâteau sans rien laisser aux autres, même pas quelques miettes.
- Oui, effectivement. Ainsi vont les choses en sciences, si d’aventure une théorie innovante surgit de nulle part et remporte l’adhésion totale dans son champ d’investigation et d’action, alors elle relègue les précédentes dans l’histoire. C’est le mouvement, la modernité qui veut ça. Vous avez été utiles à la société toute entière, dans la mesure où il n’existait guère d’autre instrument alternatif suffisamment efficace pour vous tenir tête. Dorénavant, la donne a changé, vous faites partie du passé, c’est comme ça, c’est la vie.
- Juste un petit indice pour nous aiguiller sur la bonne logique, je vous en supplie.
- Vos techniques vous rendaient obsolètes. Vous ne remplissiez pas correctement le cahier des charges. Un vide existait. C’était simplement une question de temps. Notre arrivée l’a non seulement comblé, mais vous a aussi projetés dans les cordes, jusqu’au dehors du ring, merci d’avoir joué et au-revoir.
- Ce n’est pas juste. Cher monsieur, s’il vous plaît, montrez-vous conciliant, offrez-nous une minuscule piste de réflexion, j’insiste.
- Très bien, entendu, tenez monsieur, prenez ce billet.
- Hein ? Comment ça ? Dans quel sens ?
- Dans la main, je vous l’offre.
- Merci, mais où voulez-vous en venir?
- Vous m’avez demandé de vous offrir une minuscule piste de réflexion. Voici ce billet de vingt euros qui remplira parfaitement la tâche. La somme devrait largement vous suffire pour acheter une piste avec son jeu de dés. Laissez-vous tenter par une partie et vous comprendrez peut-être, qu’avec quelques croquants et un thé sous la main, lorsque les dés sont lancés, il n’y a jamais d’abstention, mais toujours un résultat bien valide entre trois solutions, pair, impair, cassé. Maintenant, je vous demande de bien vouloir m’excuser mais un rendez-vous de la plus haute importance m’attend, en espérant avoir répondu à votre sollicitation, je vous salue monsieur.
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