La limite des sapins

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Mon papa c'est Modiano, et Bukowski c'est ma maman. Quelle famille  [+]

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Je me suis fait une nouvelle copine. Une éthologue qui a un boulot cool : elle se ballade dans la montagne avec des jumelles, un ordinateur et rien de pire à faire que d’observer une meute de loups. Plus cool que dealer, croyez-moi. On s’est connus au centre pénitentiaire de Grenoble-Varce, où je faisais un bref séjour, rapport à ma profession.

C’était une gentille, une visiteuse de taulards bénévole. Quelques parloirs pour se découvrir des goûts communs... et elle m’a convié à randonner. « Dés que tu sortiras, viens me voir. La haute montagne, ça va te dépayser, après douze semaines en cellule ! ».

Deux jours après ma levée d’écrou, j’ai répondu à son invitation. Ma voiture a roulé jusqu’à Gleyzin, un petit village en bout de route où son chalet de pierres était facile à trouver : c’était le dernier. Le repas a été sympa – de la bouffe savoyarde, pas trop lourde. Ensuite, comme il faisait encore grand jour, on s’est enfoncé dans les sapins, par les sentiers oubliés qui pénètrent au cœur du massif de Belledonne. Elle marchait en chantonnant, en me racontant ses « cinq loups », la meute qu’elle étudiait depuis des semaines. « Tu sais, ils me reconnaissent de loin maintenant, ils savent que je ne leur veux aucun mal ». Je lui ai répondu que les loups, les vrais, c’est moi qui les avait fréquentés, en prison, à Grenoble-Varce.

On a monté longtemps, sans croiser personne, pour finalement parvenir à la limite des arbres et déboucher une prairie pentue, verte et jaune, où déjà, par endroits, affleurait la roche. Le soleil venait de disparaître derrière les montagnes, l’ombre gagnait. Mais aux sommets, un ciel pastel mêlait l’orange et le bleu. Un immense, un grandiose crépuscule de juin. Elle avait raison. Oui, quoi de mieux que cette nature paisible pour me dépayser de la taule ?

On s’est posé dans l’herbe. Mine de rien, je me suis rapproché d’elle. Elle s’est éloignée pour revenir s’asseoir prés de moi, sur le talus. Habituel. Normal. On a recommencé ce manège deux ou trois fois. Je m’approchais. Elle s’écartait... Et puis elle revenait. Si ça se trouve, si j’avais été patient, elle aurait bien voulu à la fin... Mais la patience, c’est pas mon truc. Alors, je l’ai traitée d’allumeuse, en riant, et puis je l’ai saisie, enlacée, maintenue de force, tout contre moi. Fini de rire.

J’aime particulièrement ce moment de bascule, quand une femme perçoit soudainement qu’elle est en danger. Que les conventions sociale sont abolies. Qu’elle est sous le joug de la violence brute, totalement à ma merci.
— Fais ce que je te dis et tais-toi ou...
Je l’ai frappée une première fois. Au visage. Assez durement. Il fallait qu’elle ait vraiment mal. Que la crainte de la douleur soit plus forte que tout, annihiler son consentement, en faire une chose, ma chose.
— Tu te déshabilles ou je recommence ?
Sidérée, elle pleurait, fuyait mon regard.
— Les visiteuses de prison, on sait bien ce qu’elles cherchent... T’en voulais ? Ben tu vas en avoir... Et puis... t’es moche quand tu chiales.
Ma remarque était vraie. Mais ne l’a pas calmée, au contraire. Elle était en panique totale. Elle est quand même parvenue à se déshabiller, malgré des mouvements convulsifs et une respiration hoqueteuse. De temps à autre, je la cognais. C’était pas mon premier viol, je savais la manière. Il y a des femmes qui appellent au secours. Pas elle. Elle se contentait de sangloter en continu, en sourdine, comme une alarme étouffée. A quoi bon hurler, d’ailleurs ? Qui l’aurait entendue ?

Elle s’est retrouvée en sous-vêtements. M’a regardé. Muette. Comme implorante... Elle espérait quoi, la malheureuse ? J’ai arraché ses dernières protections et je lui ai fais une balayette. Il y a eu un gémissement strident quand son corps a heurté une pierre. Sa hanche saignait. Elle a roulé et s’est figée en chien de fusil, le visage cachée dans les mains. Froide et nue sur la roche froide et nue, telle une victime sacrificielle. Le soir s’achevait, l’ombre envahissait tout, une Lune ronde montait au ciel. Je me suis déshabillé à mon tour. Enfin, juste le jean et le slip. J’ai gardé le haut, j’ai ma pudeur, j’aime pas trop qu’on voit mes tatouages, et puis je suis frileux.
— C’est bon, allonge-toi sur le dos et écarte les cuisses.
Elle a obtempéré sans moufter. Je suppose qu’elle pensait plus, qu’elle avait mis son cerveau sur « pause ». J’ai touché sa blessure, qui saignait abondamment mais restait superficielle. Avec son sang sur mes doigts, je me suis composé un look « retour à la nature » : des peintures de guerre sur le visage. Puis je me suis allongé sur elle. Il faisait nuit et pourtant clair : la pleine Lune régnait dans un ciel parsemée d’étoiles, ourlé de cimes blanches. C’était beau, tout cet espace, tout ce silence ; ça me changeait des graffitis et des bruits de tuyauterie de la pénitentiaire. J’ai commencé les va-et-vient. Ça a pas duré longtemps, j’avais trop de désir. Et presque tout de suite, j’ai jouis dans les étoiles.

On distinguait plus les sapins qui formaient une masse ténébreuse un peu inquiétante. La montagne était devenue grise. La fille aussi. Le visage au creux de ses mains, les cuisses serrées. Aussi froide et raide qu’une morte. J’ai eu à nouveau envie. Normal après douze semaines. Alors je suis revenu sur elle. Sa peau était gelée. Je l’ai pénétrée d’un coup. En se redressant, elle a poussé un cri suraigu. Un hurlement de louve blessée. Puis elle m’a prévenu.
– Les loups !
Un coup d’œil m’a suffit. Effectivement... Silencieuse, une meute de cinq loups venait de jaillir de la forêt. Sa meute, j’ai pensé. Ils bondissaient vers nous. On était sur leur territoire de chasse et l’odeur du sang avait dû les attirer. Ça été mes deux dernières pensées avant la grande confusion. Les bêtes m’ont sauté dessus. J’ai été projeté sur le coté. La femme s’est dégagée et j’ai aperçu ses fesses blanches et nues qui fuyaient dans la nuit, tandis que les crocs de cinq loups déchiquetaient mes chairs.
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Napoléon Turc · il y a
La noirceur de votre histoire équilibre la balance avec les quelques textes que J'ai écrit (en rose) sur le Gleysin. Oui, une seule suffit car elle est forte. La narration à la première personne est bien vue, mais pose un problème avec le dénouement.
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Gael Astet · il y a
Merci pour cette critique pertinente, mais comment faire ? on va dire qu'il nous écrit depuis le paradis, là-haut....
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Napoléon Turc · il y a
Y a du réseau chez Saint Pierre ?
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Gael Astet · il y a
Bien sûr, la Saint Kegé même, et depuis une éternité...
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Volsi Maredda · il y a
Bon, je me doutais bien que les loups allaient rappliquer, la chute ne m'a pas surprise... on a souvent besoin de ce petit moment où quand même, à la fin, le salaud ne s'en sort pas parce que moralement ce ne serait pas supportable. Pourtant, je crois que parfois il faut se permettre d'aller là où on n'ose jamais se rendre parce que c'est là que l'on se confronte à l'écriture davantage encore, quand on va plus loin que ce que l'on est capable d'accepter quand on prend des risques... mais si le narrateur avait eu la force de fuir laissant la jeune femme blessée, proie idéale pour la meute, c'est vrai, c'eût été bien plus difficile à la lecture.
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Gael Astet · il y a
Votre fin est terrible ! Vous êtes pire et meilleure que moi ! j'adore !
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Volsi Maredda · il y a
Ha ha ha ! Je suis diabolique !!!
Nan, mais sans rire, ce que je te dis c'est parce qu'un jour j'ai participé à un atelier d'écriture. On devait aller en douce chez un voisin que l'on savait absent (dans l'écriture hein, pas en vrai) et décrire son intérieur. Déjà le principe me mettait mal à l'aise, j'ai toujours beaucoup de mal avec le voyeurisme mais bon, c'était l'exercice. Donc je m'y suis prêtée et au bout de, je sais pas, 15mn peut-être, notre intervenant, nous dit, vous entendez un bruit... paf ! pris en flag ! et il fallait écrire la suite... c'était hyper déstabilisant, terrible pour moi mais j'ai essayé et mon personnage avait un mal fou à gérer cette situation... certains l'ont joué petits bras (en fait c'était un animal... comme quand tu bâches le texte en disant : finalement ce n'était qu'un rêve), j'ai galéré mais je me suis confrontée à la situation et à la panique qui saisissait de mon personnage jusqu'à moi... et je pense que parfois l'écriture, ça doit être ça, aller chercher au-delà des limites que l'on s'impose dans la réalité. Bonne soirée :)

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Gael Astet · il y a
Ca me fait penser à une nouvelle de Raymond Carver "De l’autre côté du palier"; où des voisins trop curieux se retrouvent bloqués dehors.
Je me serais amusé à être un voisin un peu esthète et très miséreux, dans le cambriolage d'une vaste villa genre télé réalité. Affligé par le clinquant de mes riches victimes, je ne ramène rien mais leur laisse une pyramide de coussins au milieu du salon. Au sommet : une boite de conserve de soupe à la tomate.

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Volsi Maredda · il y a
:))
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Tess Benedict · il y a
C'est fort, tendu comme un arc jusqu'à la chute, inattendue car pris dans la violence de la scène, on en avait oublié les loups. J'ai aussi posté une histoire de viol et de séquestration, mais sans concourir pour un prix, car, comme vous le démontrez si bien par votre analyse sémantique sur le forum, ce n'est pas le genre de la maison...
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Gael Astet · il y a
On est bien d'accord, je vais aller lire ton histoire...
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Jeanne en B · il y a
Après un sejour en taule, un vrai méchant qui va voir la lune en Isère... heureusement que vous le sacrifiez à la fin sinon effectivement le texte serait très dérangeant (à mon simple avis).
Qqs fautes sans doute dues à des dérapages sur clavier mais bon, ça fait un peu diversion :-)

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Gael Astet · il y a
C'est dérangeant, la vie aussi est dérangeante, ce genre de chose arrive, ce genre de type existe, en vrai. j'essaie de comprendre le mal (c'est bizarre mais je suis nantais et pas loin de l'ex maison de dupont de ligonnes et je passe mes vacances a la bernerie, tout à coté de la maison de laetitia...
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Jeanne en B · il y a
C'est très juste, beaucoup de choses sont "dérangeantes" et je peux comprendre votre démarche. Si vos textes vous aident, soit. Et le champ de recherche est vaste. Bonne route à vous et à plus.
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Renise Charles · il y a
Je suis de celles qui se vengent, au moins en pensées : je n'aurais pas été contre faire durer le combat. Bien écrit, très bien même.
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SakimaRomane · il y a
Et l’Isère dans tout ça ? Provocation, je pense.
Et si vous finissiez comme la victime de votre "personnage"...Ça aurait de la gueule...Non ??

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Gael Astet · il y a
mais je suis fini, dead, lessivé... rassurée?
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Gaby S · il y a
Vous écrivez bien.
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Gael Astet · il y a
Merci Gaby. Votre poésie sur la Sardaigne restitue bien les après-midi d'été au bord de la Méditerranée.
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Fred Panassac · il y a
Très dérangeant ! Mais pas un seul instant il n’y a de complaisance dans le portrait du violeur.
Et à la fin, justice immanente et le prédateur se retrouve proie.
Mais un mort qui parle, cela enlève peut-être de la crédibilité ?
Peu de chance en effet qu’il ait réchappé de la vengeance des cinq loups.
Mon vote tardif.

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Gael Astet · il y a
Merci Fred. Quand le mâle devient le mal...
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De Margotin · il y a
J'aime ma lecture. Je vote

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
veuillez cliquer sur ce lien http://www.lajourneedumanuscrit.com/Stigmates
Pour lire l'extrait et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

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Yannick Barbe · il y a
Ahhhh, enfin un peu de méchanceté dans ce concours, du Bukowski parmi les Bucoliques !