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La liberté est un rêve

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Bernadette Dubus

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— Chut ! ferme la porte doucement, tu finiras par nous faire repérer, dit Suzanne une petite mamée de quatre vingt cinq ans pas plus haute que son déambulateur.
— Paranoïaque ! lui cria Mathilde, sourde comme un pot, en posant bruyamment sa canne sur la table. Espèce de folle !
— Taisez-vous toutes les deux. Je vous signale que c’est ma chambre. Si on se fait repérer c’est moi qui serai enfermé dans le petit cagibi.
— Mon pauvre Joseph ! On n’enferme plus personne dans le cagibi. Tu perds la boule. Tu te crois encore à l’école maternelle.
— Paranoïaque ! répéta Mathilde en tapant du poing sur la table.
— Je vous signale qu’il est déjà vingt deux heures. A minuit, la gardienne fait son tour ! dit d’une toute petite voix Evelyne la plus âgée. Au lieu de nous disputer nous ferions mieux de commencer.
— Parle plus fort ! cria Mathilde.
— Chut ! s’énerva Suzanne.
— « Là, tout n’est qu’ordre et beauté » récita Joseph qui avait gardé de son enfance le souvenir d’une foule de poèmes qu’il récitait de temps en temps lorsqu’il avait envie de parler et n’avait rien à dire.
— Bon ! commença Evelyne. Nous sommes tous réunis ce soir pour mettre au point un plan de fuite. Moi c’est mon fils qui m’a enterrée là. Il ne m’a pas demandé mon avis. Et mes vieux meubles de famille...
— On s’égare. On s’en fout de ton fils et de tes meubles. Il faut trouver le moyen de sortir d’ici. dit Suzanne en s’impatientant.
— Le mieux, c’est de partir quand il fait jour. Pendant la promenade. Personne ne nous surveille à ce moment-là. Le portail est ouvert, les infirmiers rentrent et sortent ans cesse.
—C’est ça ! La foule est aux portes de la prison et monsieur Joseph prend la poudre d’escampette sans se faire remarquer. La dernière fois, tu n’as pas fait cinquante mètres. Tu l’as oublié ?
— Non, Suzanne, je n’ai pas oublié, mais j’étais tout seul.
— On s’égare ! répondit Suzanne.
— Parlez plus fort ! cria Mathilde.
— Ensemble, nous y arriverons. affirma Joseph.
— Je ferai le guet vous pourrez sortir l’un après l’autre.
— Toi ? Tu feras le guet ? Ma pauvre Evelyne, tu ne vois même pas le fond de ton assiette.
Suzanne gloussa :
— Et toi, Mathilde, t’es sourde comme un pot et tu nous feras repérer avec tes cris. T’es tellement radine que tu n’as pas voulu un appareil. T’as des sous, pourtant. Je le sais. J’ai vu tes relevés de banque. Tu les laisses traîner n’importe où.
— Quelle équipe, ricana Evelyne de sa voix douce. Ce n’est pas demain la veille que nous retrouverons la liberté !
— Paranoïaque ! cria encore une fois Mathilde.
— Parano toi-même. Répondit Evelyne. Et puis, tiens, je m’en vais, vous partirez sans moi.
— C’est ça, casse-toi. De toute façon t’es trop vieille pour venir avec nous. Tu vas nous encombrer.
— Moi-aussi, dit Suzanne, j’ai sommeil.
— Je m’en fous, partez donc toutes les deux. Je m’échapperai avec Joseph.
— C’est que... balbutia l’intéressé, je ne pars pas sans Evelyne.
Il rajouta en rougissant comme un collégien :
— Je suis amoureux d’elle.
— Alors, je partirai seule ! affirma Mathilde en se saisissant de sa canne. Bande de trouillards !
— A demain pour la belote ? demanda Suzanne.
— Ouais, à demain, répondirent-ils tous en chœur.
— On se retrouve un des ces quatre pour notre projet de fuite ? Dans ma chambre cette fois-ci.
— Va pour la chambre d’Evelyne, acquiesça Mathilde.
— Tu me donneras ton dessert demain ? demanda Joseph à Evelyne. C’est la tarte aux poires le mercredi.
Evelyne le considéra avec amour. Bien sûr qu’il l’aurait sa tarte aux poires ! Comme tous les mercredis.
Ils se quittèrent sur un « bonne nuit » collectif avant que l’infirmière de service ne montre le bout de son nez.
Ils se retrouveraient quelques jours plus tard, pour la dixième fois au moins, afin de mettre sur pied un projet de fuite et quitter cette maison à laquelle ils n’échapperont jamais.

PRIX

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Alain de La Roche · il y a
Connaissez-vous « Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » de Jonas JONASSON ?

Vous avez dû aimer.
1♥

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Anna Violetta Higgings · il y a
que de la tendresse j'aime
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Marie Amina B · il y a
J'adore cet esprit canaille mais solidaires qu'ont les petits vieux des maisons de retraite !!! C'est vrai, qu'on dirait des enfants revenus à la cour d'école. J'aime beaucoup. Si le cœur vous en dit de faire une petit tour sur ma page.
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Bernadette Dubus · il y a
Merci à tous. je n'ai pas pu venir sur short édition depuis quelques jours pour des raisons de santé mais j'apprécie vos commentaires. J'irai voir les œuvres de chacun d 'entre vous. Je sais que je ne gagnerai pas mais ça, ce n'est pas grave. le principal c'est le plaisir qu'on donne au lecteur. Et si vous voulez lire mes romans gratuitement en ligne, allez sur mon site http://www.livrenvol.com. j'offre régulièrement des lectures
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Francine Lambert · il y a
Comme Mamounette, j'ai tout de suite pensé au film précité. . . tendresse, émotion et compassion sont au R.D.V. de cette scène qui ne manque pas de faire réfléchir cependant !
Et je vous invite sur ma page découvrir pour y découvrir, entre autres, " Un bon plan" ( en finale ) pour la Saint Valentin . . . à bientôt !

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Lili Caudéran · il y a
Ça me rappelle un film avec Jane Fonda, Jean Rochefort, Guy Bedos etc...Je crois qu'il s'intitule Et si on vivait tous ensembles ! Humour au service d'une triste réalité.
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Guy Bellinger · il y a
C'est à la fois drôle (ces vieillards sont du genre pittoresques), sérieux (au travers des propos des uns et des autres on découvre ce que peur être la vie en maison de retraite) et tragique (impossible de s'évader du mouroir, les personnages ne font que jouer à préparer leur évasion). J'aime beaucoup sauf la dernière phrase qui me semble superflue (on avait déjà déduit son contenu du dialogue échangé).
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Florence Duquesne · il y a
Je m'imagine comme ça dans quelques années.... avec les cheveux verts, dans une maison de retraite pour vieux punks. Mon vote.
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Cookie · il y a
Je n'ai pas imprimé mon commentaire avec mon vote donc je répare.
On voit bien l'ambiance dans les maisons de retraite avec les petites histoires de chaque résident : les petits soucis et les petits bonheurs qui constituent désormais leur nouveau monde. j'aime beaucoup ce texte Bernadette.

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Marie · il y a
Ah ! le pensionnat des seniors++. L'improbable évasion est charmante à travers des personnages authentiques et attendrissants. Cette lecture laisse l'empreinte d'un sourire.
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