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La levée

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Pim San

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— Ça va pas être trop dur pour le petit la levée du corps ?

C’est maman qui pose la question. Le type hésitant qui hausse les épaules et répond finalement « Non, je crois pas », c’est papa. Le petit, c’est moi et le corps c’est Papi. Papi, je l’ai vu avant-hier à l’hôpital, raide comme un piquet, flottant sous ses draps blanc. Il avait l’air totalement mort. La vérité, petit ou grand, je vois pas ce qui pourrait être beaucoup plus dur que ça. Mais je dis rien.

Et puis ça fait des mois qu’il est couché, Papi. Alors apprendre qu’il va se lever maintenant avec ses jambes toutes maigres et tordues comme des bâtons de réglisse, j’ai un peu de mal y croire. Mais j’aimerais bien. Et pourquoi pas d’abord ? Peut-être que ces miracles de catéchisme, comme pour le monsieur de la gare Saint Lazare, ça arrive pas qu’aux saints de la bible hein. Qu’est-ce que j’en sais moi ? J’ai failli poser la question à maman mais j’ai fait celui qu’avait rien entendu. J’ai peur qu’ils décident de pas m’emmener sinon.

Le soir dans mon lit j’arrive pas à m’endormir. Je peux pas m’empêcher de penser à ce corps qui va se lever. Est-ce qu’il va se lever d’un coup comme sur un ressort, ça m’étonnerait quand même, ou est-ce qu’il va flotter lentement dans les airs ? Je pense à Papi et à ce que je vais lui dire quand il sera debout. Je lui dirai que je suis content de le voir, ça c’est sûr. Et je lui demanderai de me lire notre histoire d’avion dans le désert. Et il me dira en riant : « Encore ?! Mais je te l’ai déjà lue cinquante fois celle-là ! » Et puis « Bon, d’accord » en roulant ses gros yeux et en soufflant fort pour de faux. Je pense que demain il faut que je pense à prendre le livre avec moi. Et puis je m’endors. Et puis j’oublie.

Le matin, c’est maman qui me réveille, plus douce encore que d’habitude. Mais tout le monde est en retard, alors on se presse. On s’habille en mangeant le petit-déjeuner et on part tous ensemble dans la voiture, direction le cimetière. On nous fait passer par un long couloir et entrer dans une petite salle sans fenêtres. Une partie de la famille est déjà là, quelques amis aussi. Tout le monde se serre dans les bras de tout le monde, en se frottant le dos avec le plat de la main. Les yeux rouges, on chuchote.

Au fond de la pièce dans un coin, Papi est allongé dans une grande boite en bois. Il a mis une veste noire et une cravate jaune. C’est la première fois que je le vois habillé comme ça. C’est un jour vraiment spécial. Il veut faire bonne impression, je pense. Bon, pour l’instant, il bouge pas du tout. Les adultes s’approchent un par un, caressent sa joue ou l’embrassent vite fait sur le front. Moi, je garde l’œil ouvert mais il se passe rien. Papi a un drôle de petit sourire sur pause, comme s’il allait faire une blague. J’ai l’impression que c’est pour moi. Les autres pleurent, beaucoup. Peut-être que tout le monde est pas au courant qu’il va bientôt se lever, je me dis. Et j’espère.

Mais au bout d’un moment, toute la famille a défilé devant lui et plus personne parle. Je le regarde : rien. Je commence à douter, à trouver le temps long. La grande aiguille de l’horloge avance doucement. Le silence est maintenant total sauf quand quelqu’un renifle ou sort de la pièce sur la pointe des pieds. Tout d’un coup, j’ai peur. Et si il se passait rien du tout en fait ? Ou alors pire, pire du pire même : et si c’était ma faute qu’il se lève pas ? Parce que j’ai oublié d’emmener notre livre ! Il est peut-être fâché Papi maintenant. Je regarde maman, elle regarde sa montre. Je me mords la lèvre pour pas pleurer et quelqu’un frappe doucement à la porte.

Quatre monsieurs en costume que je connais pas entrent dans la salle. Tout le monde les regarde. Il y en a un qui parle doucement. « Mesdames, messieurs. Nous allons maintenant procéder à la fermeture du cercueil et à la levée du corps », il dit avec un air triste du visage mais en se frottant les mains. Personne dit rien, maman fait un signe de la tête. Ils mettent une grande planche en bois sur la boite à Papi et commencent à serrer les vis, une par une. Déjà avec la boite ouverte, ça aurait été un miracle. Mais comment il peut faire Papi maintenant avec cette planche vissée sur la tête ?

J’ai déjà compris mais je veux pas comprendre. Jusqu’à la dernière vis, j’espère qu’il va se passer un truc, que la planche va se soulever doucement, qu’on va entendre son rire. Je mords ma lèvre encore plus fort mais ça sert à rien. Il se passe rien, rien du tout. La dernière vis est posée. Les hommes prennent Papi par les poignées et le montent sur leurs épaules. Ils passent devant tout le monde, très lentement, en faisant des tout petits pas. Arrivés à la porte, ils plient les genoux. Et ils sortent. Et tout le monde sort derrière. Personne dit rien. Et puis voilà, c’est fini. On repart.

C’était ça alors la levée du corps ?! Je pouvais pas savoir, moi.

J’avais rêvé. Mais en vrai tu te retrouves un matin couché dans une boite en bois avec un drap par-dessus et des poignées dorées sur les côtés. Des inconnus au visage pâle te soulèvent et t’emportent en silence, en faisant attention de pas te cogner dans la porte. Et tout le monde trouve ça normal. Voilà ce que c’est. Levée du corps, tu parles ! Je m’attendais à un truc magique moi et c’était juste le contraire. Triste et froid, gris... non... noir plutôt. Oui, noir avec des yeux rouges. Et moche et pas juste. La levée du corps, c’est une boule sombre et brûlante qui monte dans mon ventre et finit par m’étrangler tout entier. Je suis en colère aussi. J’ai l’impression de m’être fait rouler par tout le monde, et en premier par le prêtre avec son petit Jésus en carton.

Je me sens trahi, seul et fragile tout à coup. Comme un Indien tout nu dans la prairie à la tombée de la nuit. Je finis par lâcher ma lèvre. J'ai un gout de métal dans la bouche et je pleure comme une madeleine. C’est maman qu’avait raison finalement : la levée du corps, c’était trop dur pour le petit. Mais maintenant, je sais.

PRIX

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Mog · il y a
Je découvre par un heureux hasard ce texte qui est tout simplement magnifique. Il déborde d'émotion sur une tranche de vie dont beaucoup d'enfants se souviendront longtemps.
Peut-être passerez-vous par ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mot-d-amant

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Nadine Gazonneau · il y a
Humour et tendresse confondus, j'aime. Mon vote.
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Pim San · il y a
Merci, j'aime bien mélanger les deux, c'est vrai.
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Utilisateur désactivé · il y a
Les enfants ne traduisent pas nos mots, nos expressions, un très beau texte traité avec un humour tendre et touchant, bravo!
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Pim San · il y a
Merci, ça me fait plaisir.
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Yves Le Gouelan · il y a
C'est bien de laisser la parole aux enfants, que leur parts d'innocence se frottent à nos évidences.
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Pim San · il y a
C'est vrai que la première fois que j'ai entendu "levée du corps", je me suis bien demandé de quoi on parlait. Bon, j'ai un peu brodé... Merci pour le vote.
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Lecrilibriste · il y a
Texte très émouvant qui rappelle des souvenirs difficiles ... Mon vote
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Pim San · il y a
Merci à vous.
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Emma · il y a
On l'apprend tous un jour. C'est dur oui pour le petit. J'aime la façon dont vous le lui faites dire. Avec tendresse et humour. Joli paragraphe à la fin. Très poétique.
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Pim San · il y a
Merci pour le vote et vive la poésie.
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Pingouin · il y a
Très bien raconté on a vraiment l'impression que c'est l'enfant qui s'exprime
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Pim San · il y a
Content que ça fonctionne et merci pour votre vote.
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Skelton · il y a
Très triste ce récit, vous l'avez bien écrit, on a vraiment l'impression que c'est l'enfant qui parle et du coup c'est touchant.
J'aime bien aussi, la petite touche d'humour que vous avez rajouté.
Vous avez mon vote.

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Pim San · il y a
Triste et drôle, c'est la vie :-) Merci pour le vote.
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Dolotarasse · il y a
Un moment triste vécu et raconté par un enfant avec un humour attachant. Mon vote.
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Pim San · il y a
Vive l'humour attachant et toutes les autres sortes d'humour. Merci.
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Bisaigue12 · il y a
On ne prend jamais le temps suffisant pour comprendre un enfant dans des circonstances douloureuses, cette magnifique histoire me restera en mémoire....ce regard lucide sur les possibles pensées d'un enfant... bravo!
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Pim San · il y a
Merci pour votre commentaire sensible.
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