La lettre suivie

il y a
3 min
41
lectures
13

Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

J’arriverai à l’heure, quelques minutes, le bureau de poste pourrait bien attendre quelques minutes. Il ne fermera pas, la dernière fois il avait une excuse mais cette fois, ne crains rien, je cours, je vole, il n’y aura pas d’excuse. Je serai à l’heure, la lettre partira.
Les roues des voitures ont crissé mais j’ai réussi à franchir la rue, ai-je regardé le temps attendre que les voitures passent avant moi alors que je suis peut-être en retard ? Mais c’était bien à moi de passer, j’étais bien sur le passage clouté, ma main serrée sur mon sac, ma main qui ne lâchera pour rien au monde la lettre, ne crains rien cette lettre arrivera à temps devant le bureau de poste et s’il le faut, j’attendrai qu’on vienne chercher ma lettre.
Que s’ouvrent les portes vitrées où coulissent les gestes tant de fois répétés ! L’enveloppe ne voulait pas se fermer, je l’ai collée et recollée en humectant les bords, en écrasant mon poing sur les plis du papier humidifié puis le temps s’écoulait, l’encre et l’adresse coulaient dans les pleurs qui tombaient, j’ai perdu du temps à l’assécher, j’en conviens, le temps, je l’ai perdu ce temps qui t’était dû, mais les mots m’ont manqué quand j’ai formé ton adresse. Si lointaine la ville où tu habites, la lettre saura-t-elle aller si loin, pousser les frontières, rabattre les murs, faire tomber les barrières des terres qui me séparent de toi ?
Ce timbre folichon m’a tellement inquiétée que j’ai percuté le poteau électrique. Un chien a jappé, un promeneur s’est retourné mais je courais déjà, je courais en pensant à ce timbre que je voulais immense, fleuri, coloré, accélérateur de la vie que je mène, un timbre que tu verras prendre forme, s’illuminer, jaillir de son cadre étriqué et s’étaler sur ta main, te donner un spectacle que tu admireras, fou de plaisir, terrassé par la distance qu’il a prise pour arriver jusqu’à toi.
Les marches qui dégringolent vers l’entrée du la rue commerçante, j’en ai raté une mais j’ai couru, plus que quelques rues et j’arriverai à l’endroit qui me rapprochera de toi. Ai-je bien choisi la carte ?

– Mais une carte du village, vous n’avez rien d’autre de notre village avec son clocher, son marché, son maraîcher....rien d’autre qui montre la vie.... La vie de tous les jours ?
– Mais non, on n’en fait plus. La solution, c’est que vous la fassiez vous-même la carte. C’est facile à faire avec tous ces appareils qui savent tout faire, nous on ne vend plus de cartes.
– Elle va fermer bientôt la poste, la carte donnez-moi une carte avec une belle vue du ciel au moins le ciel et ses étoiles ou une carte avec une rue grouillante de gens, d’enfants, de platanes et de bécanes adossées aux vieux troncs ridés.

Ridée comme moi qui ride de ne rien savoir de toi, mes cheveux blancs comme les fleurs jetées dans la terre, la fin de tout, la fermeture car elle va fermer la poste, fermer comme la porte de ton domaine et le temps presse, je dois arriver à l’heure.
La carte m’a pris beaucoup de temps, le bureau de presse n’en avait pas, j’ai tenté les boutiques, les magasins de bric et de broc. Et j’ai hésité.
Serait-ce une carte avec un château ou un monument culturel ? L’opéra ? Le conservatoire, une école, l’élément culturel, comme tu l’aurais aimé !
Puis j’ai pensé aux églises et leur clocher, aux temps conservés dans les bénitiers, entre les pages des missels et les façades animées des sculptures. Tu aurais aimé la vie accomplie dans ces travées vivant dans le silence effrayant des personnes statufiées. Puis je me suis heurtée aux murs. A les voir de haut, je me suis pris la tête dans le granit des saintetés. Des pages entières de lecture, on les lisait en les visitant. J’ai appris à lire le langage des murs.
Je sais que tu voudrais que je parle de tout, des passants et des moissons. Alors j’ai pensé à une carte qui représenterait tous ces éléments et l’idée m’est venue de la dessiner moi-même. Cette carte, elle est dans l’enveloppe, carte et enveloppe serrées dans mon sac et moi qui fend l’air dans la rue, la prochaine rue est la bonne.
Tu la recevras ma carte que j’ai illustrée traversée par les eaux tranquilles des années que tu as vécus avec moi et moi qui tombe là dans le caniveau mais qui me redresse aussitôt car le temps s’écoule et roule au bruit discordant de l’avertisseur courroucé d’une voiture qui freine brutalement. Non, ce n’est pas aujourd’hui que je trépasserai. La lettre doit partir d’abord.

Ce sera une lettre suivie car je saurai où elle transite la lettre. Aujourd’hui déposée, demain elle sortira du pays, elle survolera les océans, elle sera lâchée aux abords d’une montagne puis d’avion en train, de bus en voiture, c’est à vélo que le facteur déposera ma carte dans la boîte aux lettres de ton adresse. Mais que va penser le facteur ? Mais rien, rien il ne pensera rien, il connaît les adresses, si la tienne se déverrouille, il le fera, il tournera oui l’enveloppe, la curieuse enveloppe qui vient de loin. Il va relire l’adresse, il va s’attarder sur le nom singulier mais il trouvera le bureau qui s’occupe de ces expéditions. Lui, c’est le timbre qui va le captiver un moment puis quand il arrivera, il reculera devant l’endroit si plein de maisons basses mais il saura s’agenouiller, vérifier les noms qui le tracassent et trouver le chemin de ta nouvelle demeure. Il la visitera sans pouvoir s’empêcher de se demander si d’autres lettres étaient parvenues dans ce coin pour résidents immobiles, il valait mieux connaître déjà les allées qui mènent aux nominés.

Tu la prendras cette lettre à cette heure immuable où je te sais sortir du caveau familial,, vêtu de cet habit d’ombre et de lumière que les aïeux ont posé sur ton corps rigide dans les couleurs que tu souhaitais, à cette heure-là, tu viendras t’appuyer contre la porte en fer forgée et chercher fiévreusement ma carte froissée de signatures, ma carte qui donne les nouvelles que tu cherches si fort à obtenir, les nouvelles des vivants.
13
13

Un petit mot pour l'auteur ? 15 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fredo la douleur
Fredo la douleur · il y a
Un texte Majuscule pour une correspondance avec l'au-delà ! Un peu l'enveloppe à destination de l'enveloppe...chérie ! A travers ce cachet poétique, je reconnais bien là, votre signature, Ginette ^^
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup . Donner de ses nouvelles , c'est important !!
Image de Mica Deau
Mica Deau · il y a
Quel étonnant sprint de virtuose...
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Mica pour votre lecture.
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Excellent !
(juste un détail: par définition un cénotaphe, contrairement à une tombe, ne contient pas de corps ! )

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Paul . Je corrige de suite . Je croyais que c'est un caveau familial où plusieurs tombeaux sont réunis. C'est pourquoi j'en ai fait sortir un .... c'est le plus fugueur .
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Un récit haletant et drôle... pourquoi pas en BD ?
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Ah oui ?? Pourquoi pas ?
Merci , Alice pour votre lecture .

Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Courrier pour l'au-delà
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Plût au ciel qu'il arrive à temps !
Image de Constance Delange
Constance Delange · il y a
superbe, le crescendo est haletant l'ecriture nerveuse et la chute inimaginable
bravo

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Constance . J'en suis complètement retournée !
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Pas d'affolement, Ginette : ton correspondant à toute l'éternité pour recevoir et lire ta lettre...
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Tout à fait , c'est ce que je me disais ..... mais vous connaissez mon impatience !!
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Mdr !...

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Prête-nom

Florent Paci

Hier, j’ai pris le nom d’un autre.
Nous vivons dans les ténèbres. Une obscurité qui pue le suif, le pétrole, l’odeur aigre de l’acier et des machines, dans laquelle la taille d’un nom... [+]


Très très courts

Frénésie

Teddy Soton

Il fait nuit, il est tard mais j'ai envie de prendre l’air.
J’enfile mes chaussures et je prends le chemin en direction de la forêt mystérieuse.
Il n'y a pas de lampadaires, mais les... [+]