La Lettre écarlate

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Une histoire poignante, bien écrite et construite de façon impeccable. L'émotion est omniprésente dans ce souvenir où la grande Histoire sert de

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Les coupes de champagne sont pleines, le nectar couleur miel fait pétiller les yeux des convives papotant gaiement autour des centaines de livres qui les entourent. La fête bat son plein et la bonne humeur est de mise. La soirée d’inauguration de la librairie est une réussite. Je suis émue et fière à la fois. Monsieur Amos le serait aussi, s’il était là. Un portrait de lui, pris à son insu par ma mère et le montrant rêveur, le nez plongé dans un bouquin, trône en bonne place sur le comptoir en bois. J’ai remarqué que cette photo d’époque, en noir et blanc, attise la curiosité de plusieurs invités qui me questionnent sur l’identité de cet homme âgé, supposant un lien de parenté évident pour être ainsi mis en valeur.

Monsieur Amos aurait pu être mon grand-père. Trente ans auparavant, j’avais pris un certain plaisir à le considérer comme tel, moi qui n’avais jamais connu mes grands-parents, disparus bien avant ma naissance. Mais la vérité est toute autre. Déchirante. Bouleversante. Injuste. Mais aussi porteuse d’espoir(s). Ce lien qui nous unissait alors, moi, petite fille naïve et insouciante haute comme trois pommes et lui, vieux monsieur à l’allure en apparence sévère, mais au cœur aussi fondant qu’un moelleux au chocolat, c’était la littérature. Les livres, de toutes formes et de toutes tailles, leur odeur et leur aura si particulières, la beauté envoûtante de leurs couvertures, leurs pages tantôt délicates, tantôt écornées d’avoir déjà été tant feuilletées, contant mille et une histoires.

Chaque jour de la semaine, je n’attendais qu’une seule chose : que la cloche sonne le glas de ma journée d’école. Non pas pour rentrer chez moi, mais bien pour flâner des heures durant dans cette bouquinerie, avec pour enseigne étincelante « La Lettre écarlate », située juste en face de la maison familiale, et où je m’étais fait un nouvel ami en plus de tous ceux, imaginaires, dont je me délectais des aventures sur papier. Malgré l’insécurité grandissante et la peur générée par un second conflit mondial alors plus qu’imminent, ma mère ne voyait aucune objection à me laisser en compagnie des livres qui marqueraient mon enfance et étoffaient ma soif de culture, sous la surveillance du gentil et très respecté monsieur Amos. Des histoires, des biscuits secs trempés dans un verre de lait, des éclats de rire et des rêves, voici le rituel auquel je m’étais habituée depuis des mois et qui berçait mon quotidien cinq jours sur sept. Jusqu’à ce matin glacial de février où mon insouciance s’était envolée pour laisser la place à la dure réalité. La guerre. L’occupation. La trahison.

Ils avaient débarqué à l’aube. Brutalement réveillée par cette agitation inhabituelle dans notre quartier d’ordinaire si calme malgré le couvre-feu instauré par l’occupant ennemi, j’avais tendu l’oreille et osé jeter un œil timoré au-dehors. Deux voitures s’étaient garées avec fracas sur le trottoir d’en face. En étaient sortis six officiers allemands dont je n’oublierai jamais, sinon leur visage, leurs actes barbares de ce matin-là. De la minuscule fenêtre d’où je les observais à leur insu, j’avais vu ces hommes défoncer la porte de La Lettre écarlate et, quelques minutes plus tard, en ressortir avec un monsieur Amos hagard, toujours vêtu de son pyjama. L’officier qui semblait être le plus haut gradé de ceux présents lui criait au visage en montrant le papier qu’il tenait dans sa main – j’avais compris bien plus tard qu’il s’agissait d’une lettre de délation anonyme – et qui constituait à lui seul un motif valable pour une arrestation immédiate. M. Amos avait baissé les yeux, résigné, et, sentant que rien ne pourrait empêcher son destin de prendre une tournure tragique, s’était écroulé sur le sol. Tel un animal que l’on s’apprête à emmener à l’abattoir, les officiers l’avaient roué de coups avant de traîner son corps si frêle jusqu’à leur véhicule pour l’emmener, le condamnant à une mort certaine dans ce qui deviendrait quelques années plus tard un des multiples camps de la honte.

L’émotion me submerge. Je revois les traces laissées par les pieds nus de monsieur Amos sur la neige fraîchement tombée, son sourire malicieux et ses yeux d’un bleu profond d’où brillaient la bienveillance et la bonté. Sa voix grave qui m’incitait à la curiosité et à la persévérance dans ce monde à l’avenir incertain. Je revois aussi l’enseigne de La Lettre écarlate arrachée avec une violence gratuite, condamnant la librairie et ses merveilles à l’abandon et à l’oubli, au même titre que son propriétaire qui n’avait eu pour seul crime que celui d’être juif. Comme lui son étoile jaune, je porte aujourd’hui sur et dans mon cœur ce devoir de mémoire, et celui de lui rendre hommage à travers ce qui lui était le plus cher. Les livres. Sa librairie devenue mienne. Lorsque, la dernière, je quitte La Lettre écarlate, dont la nouvelle enseigne est à la hauteur de l’originale, je sens un souffle imperceptible dans mon dos. Monsieur Amos. Je sais qu’il est là. Il l’a toujours été. Son aura règne parmi les livres, mais aussi à travers moi, porteuse des espoirs les plus fous. Ceux de demain.

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