La Lettre

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"Vivre comme tout le monde en n'étant comme personne."  [+]

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Il est dix-neuf heures passées de quarante minutes, une pluie énorme fouette le toit de ma maison, les intemporelles Un-break My Heart et Soledad résonnent en boucle sur mon lecteur constituant mon unique consolation : elles sont l'expression vraie de mes sentiments actuels. Installé sur le divan, la nourriture devant moi n'a plus de priorité, mon estomac me donne une impression de satiété, mes chagrins l'ont sûrement suffisamment rempli. Je décide alors de ressortir mon cahier de notes afin de pouvoir me vider. Par ma plume, je vais diluer mon amertume, par elle, je vais t'écrire ma plus belle lettre...
Dix mois plus tôt quand mes yeux ont eu l' honneur ultime de croiser la silhouette angélique de ton corps, l'éclat brillant de tes yeux, je ne pouvais refouler l'idée d'espérer plus que la relation professionnelle qui devait nous unir. Tu venais pour décorer mon entreprise et je rêvais déjà que tu décorasses ma vie entière. Autant j'avais été charmé par les œuvres de ton travail, autant je succombais à l'œuvre que tu représentais en personne. De l'Art fait femme.
Comment pouvais-je résister à la tentation de te séduire ? Ce n'était pas une décision à prendre, juste une pulsion à exaucer.
J'ai dès lors voulu t'approcher, trois mois durant tu me repoussas. Je ne fus aucunement surpris car pour gagner la plus belle œuvre ne fallait-il pas gagner les plus hautes enchères ? Ta résistance ne faisait que m'attirer davantage. Les femmes aiment à se faire désirer or toi, ma lady comme j'aimais à t'appeler, poussée par ta vaillance, tu m'éloignais pour une autre raison.
Ce soir de mars quand enfin ta garde baissa, quand tu décidais enfin de t'ouvrir à moi, je découvrais alors toute la sympathie de ta personne, à se demander comment un coeur aussi gros que Jupiter pouvait maîtriser aussi bien le domaine de Vénus.
Vinrent alors ces conversations qui duraient une éternité, ces appels nocturnes interminables : ta voix était devenue la douce mélodie de mon cœur.
Tu étais tellement une boule de bonheur que rien ne laisserait présager que derrière cette beauté, derrière cette élégance, derrière cette éloquence, se cachait une combattante, une femme qui luttait en elle même contre quelque chose d'impitoyable. Je ne pouvais le voir, je ne pouvais le deviner Mon Amour parce que je t'aimais. L'amour rend aveugle dit-on. Je tenais tellement à te rendre amoureuse que je ne te voyais pas lutter.
Quand ton toubib te donnait rendez-vous, je n'avais jamais daigné t'accompagner. Une simple infection ne nécessitait pas autant d'attention me disais-je.
Je me souviens d'ailleurs de ce jour où tu me rejoignis au restaurant avec tes cheveux défaits et ton foulard mi-fermé. Tu me paraissais amaigrie, mais j'étais juste heureux d'être à côté de toi. Et toi tu oubliais tes maux en étant à mes côtés. Ces maux auxquels tu ne voulais m'impliquer.
Je me souviens également du jour où mon coeur éclata en plusieurs vers pour t'avouer mon amour. Tu avais manqué de mots et m'avais promis de réfléchir. En réalité tu avais déjà pris ta décision : tu ne voulais pas que je
fasse partie de ta vie, en tant que conjoint.
Tu m'imposas même le sentiment le plus paradoxal quand dans ce froid de juin, tu reconnus que tu m'aimais mais que tu voulais rester seule. C'était comme me donner de l'eau, moi homme assoiffé, et me refuser de la boire. Quelle torture Mon Amour !
Cela représentait déjà beaucoup pour moi, sache-le mon amour, que c'était la première fois que je recevais de l'amour en retour. Avant toi, j'aimais sans qu'on ne m'aimât, on m'aimait sans que je n'aimasse.
Être seule mais pourquoi ? Tu ne le disais guère clairement. Tu me donnais des raisons farfelues. Si seulement je savais que tu voulais me protéger. Ton refus était une grande preuve d'amour, un bouclier pour mon cœur si fragile. Aujourd'hui je le comprends. Maintenant que tu m'as brisé.
Tu étais prête à souffrir toute seule. Acceptant une proche défaite contre ce mal qui te ronge depuis deux ans. Il est à sa phase terminale. Il a emporté ta mère et il s'en prend désormais à toi. Ta belle poitrine qui était parfois objet de mes convoitises, était rongée de l'intérieur. Ses cellules se sont rebelées contre elle et ont déjà migré vers d'autres parties de ton si joli corps. Maudit cancer du sein, il ne t'a pas laissé le choix.
Maintenant je sais Mon Amour. Je sais pourquoi tu m'as dit non.
J'aurai pourtant voulu me battre à tes côtés, avec toi. Si seulement tu me l'avais dit.
Tu ne voulais point que je portasse également le poids de ce lourd fardeau, Parce que tu m'aimais également beaucoup.
Il existe plusieurs langages d'amour, le tien était particulier comme tout ce qui était de toi.
Quand enfin, deux jours plus tôt, tu as été hospitalisée, tu ne pouvais plus me cacher la vérité parce que j'étais présent à tes côtés. Je découvrais enfin pourquoi tu cachais ta tête sous un foulard ce n'était pas qu'une question de charme, ta tête était rasée.
Tu m'as fait comprendre pourquoi tu ne voulais rien me dire : ce n'était que par amour.
Cette soirée avec toi, à l'hôpital était la meilleure que j'ai passée avec toi, la plus intime, la plus sincère, la plus amoureuse, la plus romantique mais aussi la plus triste. Ce que je ressentais en moi à ce moment là, je crois que c'est cela le bonheur : oublier tout ce qui fait mal et profiter de ce qui nous rend heureux à un instant T.
Quand il fallut que je parte, j'ai vu les larmes couler de tes yeux, tu ne pouvais plus parler, j'ai vu tes lèvres balbutier un "JE T'AIME", le seul que l'on m'ait jamais dit en face. Je ne l'ai même pas entendu, je l'ai lu sur tes lèvres.
Je partais et je veux te dire mon amour que dès le moment où j'ai quitté la pièce, il a plu sur mon visage. Un torrent de larmes.
Le lendemain, tu avais été emportée dans ton sommeil. Digne fin d'une combattante. Tu n'as pas perdu ce combat, tu t'es libérée. Ce cancer a emporté ton corps, ton esprit demeure. Une belle âme ne disparaît point.
J'ai souffert, je souffre encore. Tu as été mon seul véritable amour.
Jamais je n'avais parlé d'une fille à mes amis. Et pourtant toi ils te connaissaient déjà le jour où je t'ai vue la première fois. Je leur avais parlé de toi. Et je continuerai à parler de toi.
Tu auras marqué ma vie à jamais. Ce matin, lors de la messe de requiem, je n'ai pu finir mon discours. Le poids de la douleur faisait choir mes genoux. Pardonne-moi de n'avoir pu terminé. Tu me voyais sûrement de là où tu es. Je me rachète en écrivant cette lettre, cette lettre qui raconte ton histoire, l'histoire d'une femme forte. J'aurai aimé que tu sois la seule à la lire mais tu ne peux plus. Alors je la fais lire au monde entier et sûrement que tu la liras au travers lui mon Bel Ange.
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