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En compétition

Il y avait quelque chose dans cette enveloppe qui le mettait mal à l’aise. Elle était trop lourde, trop humide ; il n’osait l’ouvrir. Cependant, il le fallut bien. En la décachetant, Joseph dut se rendre à l’évidence : elle ne contenait pas du papier. Il extirpa de la grande enveloppe en kraft lourd un objet qui semblait tout aussi ancien que son contenant. À première vue un tissu, mais à y bien regarder, il semblait s’agir de tout autre chose. L’odeur qui s’en dégageait n’était pas à proprement parler désagréable, mais étrange. Elle ne lui rappelait rien de connu, ou alors très vaguement : comme des effluves de sous-bois, un léger côté acidulé et doucereux. Quelque chose qui évoquait le salpêtre.
En dépliant doucement l’objet, il remarqua qu’il était assez souple. Il s’agissait d’un rectangle irrégulier, aux bords pas très nets, plié en quatre. Il était recouvert, sur un des plis, d’un dessin compliqué, dont les détails s’étaient plus ou moins estompés. Quelques lignes semblaient être des annotations, assez peu lisibles. Le dessin se situait en haut à gauche. Dans le coin inférieur opposé, des lettres et des chiffres : « BVF 46173 » puis en dessous « KLAu... ». Le reste était effacé ou illisible. La première chose à laquelle il pensa fut à une bibliothèque, avec ses livres rangés. En regardant de près le support, Joseph en supposa qu’il pouvait s’agir d’une peau animale. Mais de quel animal pouvait-elle donc provenir ? Au fur et à mesure qu’il manipulait l’objet, ses mains se couvraient d’une légère sueur, qui ne semblait pas due seulement à la fatigue ou à l’émotion de la tâche.
La journée finissait et la lumière, plus douce et rasante, lui permettait de mieux distinguer les formes esquissées. Ce qui lui avait paru ressembler au dessin de livres alignés lui évoquait maintenant des formes plus abruptes, plus anguleuses. Comme un plan sommaire, celui d’une ville, ou d’un quartier. Les rectangles, estompés, peut-être des bâtiments, étaient au nombre d’une trentaine, alignés sur trois rangées. Une forme en haut et au centre ressemblait plus à un grand rectangle, ajouré et interrompu en partie basse. Prenant une loupe dans son tiroir et rapprochant une petite lampe qu’il alluma, il tenta de déchiffrer les inscriptions. Elles étaient disposées verticalement, dans les interstices séparant les rectangles du milieu, en quatre blocs de signes ou de lettres.
Il lui fallut toute la soirée et une partie de la nuit pour avancer un peu dans son travail de déchiffrage. Il se demanda même s’il devait continuer et s’obstiner dans cette pénible corvée. En premier lieu, qui donc lui avait envoyé ce colis ? Aucune indication sur l’enveloppe n’avait pu le mettre sur la piste, pas même son nom n’y figurait. Le facteur du Fuillet la lui avait apportée car un dépositaire inconnu l’avait laissée au bureau de poste, en disant qu’elle était « Pour celui qui cherche encore là où les autres ne veulent plus chercher ». Le facteur avait supposé qu’il ne pouvait s’agir que de Joseph. Son travail d’historien reconnu, naguère, faisait qu’il se retrouvait parfois, maintenant qu’il avait pris sa retraite, à résoudre des énigmes qui, la plupart du temps, n’en étaient plus que de nom. L’inconnu avait aussi laissé un petit bout de papier, déchiré et jauni semblant provenir d’un vieux cahier, et portant quelques mots : « … conv. 8 juil. 42 — Pré-Pigeo… ».



Au milieu de la matinée, il avait réussi à déchiffrer une partie des inscriptions. Le texte pouvait ressembler à quelque chose comme : « .tqd nic bg.j..my nigd.i. ». Il utilisa sur son ordinateur une grille de résolution numérique qu’il avait mise au point pour ses recherches : il dut encore y passer toute la journée. Le soir venu, il alluma à nouveau la lampe.
Ce qui le mit sur la voie, ce fut la lumière filtrant à travers l’abat-jour, en vessie de porc : il remarqua que la peau tannée dessinait un fin réseau qui ressemblait étrangement à celui qui se devinait sur le document. Mais les pores, vus à la loupe, n’étaient pas triangulaires, mais plutôt carrés. Ensuite, tout s’assembla très vite dans son esprit.
Il avait voulu lire une phrase en essayant de lui donner une signification en français, mais à bien y regarder certaines des lettres qu’il avait cru voir n’étaient pas vraiment écrites, sur ce qui lui semblait maintenant de toute évidence être une peau tannée. Quel genre de peau, il avait peur de ne pas avoir réellement envie de le découvrir. Si on ne gardait que les lettres qui avaient été inscrites, et si on prenait la peine de réécrire celles qui s’étaient effacées, et dont on percevait encore la trace ténue, on pouvait lire quelque chose comme : « Stad nie bedziemy nigdzie » ! Cette phrase maintenant reconstituée en polonais, la langue de ses parents, avec ses signes diacritiques « Stąd nie będziemy nigdzie » [Stand nié bièmjiéma nigdjiè] pouvait prendre la signification de : « D’ici nous n’irons plus nulle part ».
Écrit sur ce qui était bien le plan d’un groupe de baraquements, qui ne pouvait être que celui d’un camp, et pas n’importe lequel, cela donnait un sens terrible à l’origine de cette carte, et plus encore au matériau sur lequel elle avait été tracée. Si la trame de l’abat-jour présentait des dessins similaires, c’est que le porc a un cuir fin, comme la peau de celui sur qui tout cela avait été tracé, et qui nous laissait ainsi un dernier et désespéré témoignage.
Et c’est à lui, Joseph Karsiski, qu’était parvenu ce message, lui qui maintenant, à cette missive dont il comprenait et le sens et la nature, et qu’il n’osait plus toucher, pouvait associer ce nom, qu’il avait vu si souvent écrit lors de ses recherches : Auschwitz.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

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CLASSEMENT Très très court

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Jeanne · il y a
Un envoi discret, un paquet étrange contenant un vieux parchemin, un rectangle empreint de mystère comportant des chiffres et des lettres, des inscriptions effacées au fil du temps, au gré de l’empreinte des saisons. Un document scruté à la loupe qui, à la lumière de l’abat-jour se révèle être un témoignage vivant, un pan de l’Histoire gravé pour l’éternité. Un texte fort, un TTC fort bien écrit, un suspense qui nous tient en haleine, un fil conducteur qui nous mène jusqu’à l’horreur, jusqu’à l’indicible. Une chute terrible, une découverte terrifiante, un récit qui fait froid dans le dos, laisse cependant la porte ouverte à l’imagination. Un bouquet de cœurs pour Joseph et tous mes vœux Diego pour la suite des événements. À tantôt sur votre page.
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Diego JORQUERA · il y a
Attention toutefois à ne pas dévoiler l'intrigue dans le commentaire !
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Jeanne · il y a
Je comprends fort bien, j’ai supprimé deux lignes de mots pour que rien ne transpire, ainsi que le NB, dites-moi si cela vous convient à présent...
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Diego JORQUERA · il y a
Très bien, merci !
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Flore · il y a
Un texte bien écrit qui nous entraîne jusqu'à la fin. J'ai d'abord pensé à un morceau de vêtement d'un enfant abandonné, puis en avançant dans la lecture me venaient des mesures de Nuit et Brouillard. Un très beau TTC *****
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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JACB · il y a
Comme Dranem ! N'empêche on est intrigué jusqu'au bout ! Bien joué Diego!*****
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Dranem · il y a
Je découvre ce texte.... j'ai rapidement pensé au pire , Nuit et brouillard : Auschwitz. Mes voix ;
Je suis également en lice avec " Le gardien " :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-gardien-7

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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Lililala · il y a
Mes 5 voix pour votre "Lettre", je partage tous les commentaires précédents
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Chantane · il y a
triste page d'histoire, que l'homme devienne sage est mon souhait pour les années avenir , plus jamais l' horreur!
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Virgo34 · il y a
Une fiction terriblement d'actualité en ce jour de commémoration de la libération du camp d'Auschwitz. J'ai gardé de ce lieu que j'ai visité il y a quelques années un sentiment de révolte qui a resurgi aujourd'hui. Mes 5 voix pour ce texte qui évoque ce que l'Humanité ne peut oublier.
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Suire Jacques · il y a
C’est prenant ! Mes *****
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Laurence Delsaux · il y a
Impressionnant comment le lecteur est amené à découvrir avec le personnage, ce qu'il devine et redoute, la révélation terrible. Toutes mes voix, merci et bonne chance
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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Nelson Monge · il y a
Le poids de l'histoire très bien amené. Bravo !
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Diego JORQUERA · il y a
Merci !
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