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La lettre

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Archibald

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L’impact des gouttes sur le métal inoxydable de l’évier perturbe le silence dans lequel est plongée la cuisine. La lettre est là, posée sur la table parmi les miettes de pain et les coulures de confiture du petit déjeuner. Paul est assis, le regard éclairé par un trait de lumière orange provenant du soleil matinal, qui se fraye un chemin à travers l’unique fenêtre de la cuisine. Son regard est orienté vers la lettre, mais semble perdu dans le vague. Seule la lente trajectoire de la tasse oscillant de la table à ses lèvres noircies de café anime l’instant, lorsqu’Isabelle entre dans la cuisine. Vêtue de sa seule culotte et d’un vieux pull de Paul, elle se dirige, mue par son habituelle humeur maussade du matin, vers la cafetière presque vide.
— Ça t’aurait fait chier de m’en faire un, de café ?
Les matins de week-end, un jeu de couple s’est installé entre elle et Paul, où Isabelle surjoue sa mauvaise humeur, alors que Paul s’affaire, en bon époux soumis, à satisfaire les moindres désirs de sa compagne. Ce rituel instauré depuis leur rencontre lance le coup d’envoi de leurs week-ends, et permet au couple de se détacher des tracas des matins de la semaine, où jouer n’est pas de mise. Plusieurs fois leurs chamailleries ont embrayé sur de fougueux corps à corps sur tous les supports que peut présenter une cuisine, voire à même le carrelage.
Ce matin, Paul ne réagit pas à la pique d’Isabelle. Cette dernière lève la cafetière devant ses yeux avec une moue amère et renchérit :
— Putain, c’est pas avec ce qui reste de carburant que je vais pouvoir frétiller du cul !
Toute mention relative, de près comme de loin, au fessier d’Isabelle provoque en temps normal l’excitation immédiate de Paul. Isabelle le sait et derrière sa mauvaise humeur feinte, elle entend bien commencer son week-end comme il se doit. Elle sait d’autant plus que lorsque la référence à son postérieur est conjuguée à quelque expression graveleuse, Paul ne tient plus en place et n’a plus qu’une obsession : satisfaire l’invitation cachée de sa partenaire.
Mais ce matin, Paul ne cille pas. Le regard toujours fixe, il bat en silence la mesure des gouttes tombant dans l’évier de son pouce qui tape son index agrippé à l'anse de sa tasse de café vide. Voyant que Paul ne réagit pas comme il le devrait, Isabelle se tourne vers lui et associe son mouvement de pouce aux gouttes qui tombent du robinet. Elle tend le bras et serre un peu plus le pommeau du robinet, qui cesse instantanément de libérer les gouttes récalcitrantes. Le pouce se fige. Isabelle ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire, face à sa tentative réussie d’interaction avec son homme.
— Je lui parle de mon cul, et le mec reste bloqué sur trois gouttes qui sortent d’un robinet !
Pas de réaction. Isabelle commence à se demander ce qui peut bien contrarier les réflexes sexuels de son mari et aperçoit la lettre sur la table. Elle s’en approche avec une pointe d’inquiétude insidieuse qui s’étend dans son ventre. Les idées inquiétantes et rassurantes s’enchaînent et ricochent dans ses pensées le temps de son parcours jusqu’à la table.
« Jamais Paul ne m’aurait laissé dormir si un grave problème s’était présenté. Mais alors pourquoi il tire une tronche de trois kilomètres ? C’est forcément le contenu de cette lettre qui doit le perturber. Au point de gâcher notre délire du samedi matin ? »
— C’est quoi cette let...
Isabelle n’a pas le temps de terminer sa phrase que Paul, du revers de la main qui battait la mesure quelques secondes auparavant, explose sa tasse contre la cafetière, qui elle-même éclate et répand son contenu sur le pull et la culotte d’Isabelle. La femme surprise contemple ses vêtements souillés, sans comprendre ce qu’il vient de se passer. Elle tourne son visage vers son mari, qui le visage orné d’un sourire malsain, toise son regard en contre plongée.
— Nan mais t’es mala...
Une nouvelle fois, Paul ne la laisse pas finir sa phrase. Il bondit et la saisit par le cou, en maintenant son visage à quelques centimètres du sien, l’embaumant de son haleine chargée de café.
— Surtout, tu fermes ta gueule, lui chuchote presque Paul.
Trop surprise pour réagir, Isabelle est en contemplation forcée devant le visage de son mari qu’elle ne reconnait pas. Les muscles de ses mandibules semblent être saisis de crampes spasmodiques, sa veine frontale palpite, plus saillante que jamais, et ses pupilles vibrent d’une frénésie inquiétante.
— Tu t’es bien foutue de ma gueule, reprend Paul. Comme un con, je croyais en toi. Je croyais en nous. Et toi, en bonne petite salope que tu es, tu te fais tringler derrière mon dos. Mais pourquoi putain ! Qu’est ce qu'il te fait ce... C’est quoi son nom à ce fumier ?
Paul lâche sa prise, pour revenir vers la lettre, en donnant une brusque ruade à sa femme qui recule d'un mètre.
— Gale ! Tu parles d’un blase ! Tu me trompes avec un mec qui a le nom d’une putain de maladie de peau ! Gale Martin ! Alors il te fait quoi que je ne fais pas bordel ?
— Attends Chéri, je le connais pas ce type, répond Isabelle, incrédule.
Avec la même vivacité, Paul ressaisit Isabelle à la gorge.
— Arrête de te foutre de ma gueule ! Comment il te fait jouir ? Moi je suis trop doux c’est ça ? Lui c’est un vrai bonhomme ? Il te prend comme une chienne ? Comme ça ?
De sa main libre, Paul illustre ses paroles, en étreignant brutalement le sein gauche d’Isabelle. Par instinct, la femme tente de se dégager, mais Paul renforce son emprise.
— C’est ça que tu kiffes. Te faire prendre sans pouvoir rien faire. Ça te plaît ? Tu vois, moi aussi je peux être un vrai mec si je veux.
Paul lâche le sein de sa femme, et lui arrache sa culotte sans effort.
— Non ! Arrête Paul !
L’homme ignore les injonctions de sa femme, et relève le pull trop grand de son épouse.
— Tu sais ce que tu dois me dire si tu veux que j’arrête, salope !
Le temps s’arrête. Sans savoir comment, Isabelle fait basculer son mari sur le sol de la cuisine. Toujours agrippé à elle, Paul réagit vite et reprend le dessus, en pivotant rapidement. Il la domine de tout son poids, quand Isabelle, envahie par la panique due à l’étouffement, se saisit du tesson de la cafetière brisée pour le planter dans le cou de son mari. Paul se retourne et s’affaisse sur le mur blanc de la cuisine, qui se teinte des gerbes de sang provenant de sa carotide. Il porte la main à son cou et tourne un regard étonné vers sa femme. De le voir ainsi agonisant, la peur et la panique quittent instantanément Isabelle. Elle se précipite sur son mari.
— Oh mon Dieu Paul, je ne voulais pas ! J’ai paniqué ! Je savais plus ce que je faisais ! Tu semblais complétement fou ! J’ai jamais rien fait avec ce type en plus !
Paul, de plus en plus diminué, trouve la force d’effectuer un faible hochement de tête.
— Ne bouge pas ! Comprime la plaie, dit Isabelle en plaquant la main de son mari sur la plaie béante. J’appelle les secours.
En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Isabelle est de retour auprès de son mari, le téléphone à l’oreille. Il ne la quitte pas des yeux.
— Martin Gale, parvient à prononcer Paul.
Sur ces mots, Isabelle se fige, surplombant son mari qui la regarde un sourire inapproprié aux lèvres. Tout s’imbrique dans son cerveau. Un vertige nauséeux lui envahit l’esprit. Sa prise de conscience la fait tanguer face à son mari agonisant.
« Gale Martin. Martin Gale. MARTINGALE ! »
Martingale, comme le code établi par le couple qui permet de lancer et d’interrompre leur jeu lubrique. Comme beaucoup de couples qui s’aventurent sur les chemins du jeu de rôle sexuel, ils s’étaient mis d’accord ensemble sur un code, un mot inusité. Ils avaient choisi martingale.
Leur originalité résidait sur le fait que ce code consistait aussi à lancer le jeu. Pas seulement à l’interrompre.
Isabelle, oubliant un temps l’appel au secours, se précipite vers la lettre. Une vulgaire facture téléphonique. Il jouait. Il a perdu. Elle se retourne vers son mari, et son monde se teinte d’une noire douleur en constatant qu’il ne jouera plus jamais.

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Arlo · il y a
Après le prix du noir celui de l'été. J'avais aimé votre texte. Aujourd'hui A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Chantane · il y a
cela fait froid dans le dos, particulière histoire,bravo, mon vote, et bonne chance
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Joëlle Brethes · il y a
Il est des jeux dangereux... pour lesquels il vaut mieux ne pas oublier les règles de bases. Ce matin là, elles étaient vitales !
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Jessica Lefevre · il y a
Les risques du jeu !
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Arlo · il y a
Une bonne partie de casino. Le mot martingale n'était peut-être pas de bon aloi. En tous cas très réussi. J'aime. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne soirée à vous.
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Abi Allano · il y a
Un jeu qui vire au drame. Bravo. Mes votes!
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Plume Le chat · il y a
Amour amor...
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