La lecture

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Mon doigt glissait vite sur la page que je venais de lire pour découvrir la suivante. Ce contact avec le papier m’ouvrait des vastes horizons que je ne connaissais pas. Je gravissais les sommets enneigés des Alpes. Mes chaussures s’enfonçaient dans la neige. Nous avancions. Prudemment. En cordée. J’aurais aimé être la première.
- «  A table ! » Maman apparaissait dans l’encoignure de la porte.
- « J’arrive. J’ai presque fini mon bouquin ! »
Mes yeux, qui s’étaient détachés des lignes un court instant, peinaient à se stabiliser de nouveau sur celle que je venais de quitter Ils tombaient sur une phrase déjà lu que je déroulais au plus vite pour découvrir la suite. Et je pestais d’impatience.
Le refuge des Abysses n’était plus loin. Nous devions hâter le pas car la tempête de neige menaçait. Par sécurité, Pierre Servettaz avait pris la tête du cortège.
Je frottais mes mains l’une contre l’autre pour les réchauffer. Se méfier des engelures.
Soudain je sentis un gratouillis sur mon pouce droit. De minuscules pattes qui s’agitaient à la surface de ma peau. Un court instant je relevais la tête de mon livre. Une mouche ! D’un geste brusque je tentais de la chasser et manquais de faire tomber le livre. Mon marque page était à terre. J’avais perdu ma page ! Je cherchais à la retrouver, feuilletais les pages, relisait des passages, sauter de ligne en ligne jusqu’à retrouver enfin les sommets que nous tentions d’approcher.
Je grimpais mot après mot.
Un rayon de soleil venait de s’étendre sur ma page, traçant une raie de lumière entre les lettres. Un petit air frais me caressait. Une fenêtre de la véranda avait dû rester ouverte la nuit. Je pouvais entendre quelques chants d’oiseaux dans le jardin attenant. Ils devaient sautiller de branche en branche dans notre abricotier. Comme une douce couverture leurs mélodies m’enveloppaient. J’étais au calme.


Mes parents avaient acheté cette maison à ma naissance. A deux pas de la précédente, devenue trop petite. Mon berceau avait fait partie du dernier chargement.
Plus spacieuse, elle s’ouvrait sur un jardinet où trônait, en son centre, l’abricotier. La cour dessinait un petit chemin autour. Avec ma sœur ainée, nous passions des après midi entières à tourner encore et encore pour s’initier au vélo !
La maison comprenait un étage desservi par un bel escalier. Les chambres étaient réservées au sommeil. Nous n’y jouions pas. Nous n’y lisions pas.
Le rez-de-chaussée se partageait entre quatre pièces qui communiquaient : la petite cuisine, la grande cuisine, le bureau de mon père et la salle à manger. L’un de nos jeux préféré était de s’installer dans un carton vide et de glisser en tournant de pièce en pièce.
Souvent nous dispersions nos jouets dans le bureau de mon père et la grande cuisine. Ce qui nous obligeait à ranger fréquemment.
Pour lire, j’aimais m’installer dans la pièce que nous appelions la véranda car elle disposait de larges baies vitrées ouvertes sur le jardin. L’été, lorsqu’il faisait trop chaud, mon père accrochait d’énormes rideaux marron devant les vitres pour nous protéger de la chaleur.
La véranda était aussi la salle à manger. De style Henri II : une table carrée, un buffet à étage et des chaises que l’on avait recouvert de skaï rouge. Mes parents aimaient recevoir et il était courant que ces meubles austères participent à une joyeuse fête. Rallonges, tabourets, nappe blanche. Tout contribuaient à cette métamorphose.
En face de la table mes parents avaient installé l’unique fauteuil. Son large et haut dossier m’enveloppait complétement. Le tissu, imprimé rouge et blanc, n’était pas agréable au toucher. Et je n’aimais pas son contact sur mes petites jambes que recouvrait à peine la robe de coton cousue patiemment par maman.
Mes pieds ne touchaient pas terre. Qu’importait. J’étais plus légère pour voyager.




Mais bientôt le livre se faisait plus difficile à tenir entre mes mains. Les dernières pages ne pesaient pas assez pour donner l’équilibre. Je lisais avec encore plus d’attention les dernières lignes, les derniers mots, le dernier mot. Comme pour les imprimer plus profondément en moi.
Duperie ! Dans quelques semaines, mois, années, ils ne seront plus que de lointains souvenirs. Des images qui s’estompent peu à peu. Et j’aurai certainement oublié la fin alors que je me concentrais davantage sur le dénuement. Peut être pour laisser mon imagination inscrire le point final ?
Je fermais le livre et ne parvenais pas à m’extraire du fauteuil. Instinctivement je jetais un coup d’œil sur la couverture qui recouvrait mes genoux. L’aurai-je choisi de la sorte ?
Je me levais avec peine. Le regard vide. Ou plutôt ailleurs.
Quand j’entrais dans la cuisine, Maman me regardait avec curiosité. Je m’installais à table. Je trouvais la soupe insipide. J’attendais avec impatience le moment où j’irai me coucher pour retrouver la montagne, les sommets, la neige..... et m’endormir dans ce refuge que nous avions enfin atteint.
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