La leçon du nichoir

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Lorsque nos enfants atteignirent l’âge de raison, nous décidâmes de passer à l’action et de devenir une famille éco-citoyenne. Nous prîmes donc une adhésion « famille » à la Ligue de Protection des Oiseaux.
En cadeau de bienvenue, nous reçûmes un beau nichoir en bois, à assembler soi-même, avec retour anti-chat, planches façonnées et système d’ouverture pour le nettoyage hivernal ; il s’agissait sans aucun doute d’un modèle breveté, conçu par des ingénieurs en technologies ornithologiques ; nous pouvions avoir confiance.
Lors d’une cérémonie fastueuse, le nichoir fut placé à hauteur réglementaire sur un érable (Acer saccharinum) aux branches rares (pour décourager les chats), à orientation optimale vers le sud-est (pour bénéficier du soleil matinal), à l’écart des vents dominants (pour éviter le rhume). Et de plus, visible depuis la maison !
Il n’y eut pas à attendre longtemps ; un couple de mésanges bleues (Parus caeruleus) accepta rapidement l’hospitalité que nous lui offrions. Après un rapide repérage, les oiseaux s’affairèrent pour construire leur nid, en y apportant une bonne quantité de mousse, plumes et crins ; ils devinrent ensuite très discrets, respectant l’adage avien « pour vivre heureux, vivons cachés ». Mais après quelques semaines, le nichoir se mit à émettre en permanence des cris épouvantables... une fratrie d’affamés était née, contraignant les pauvres parents à d’incessantes expéditions à la chasse aux chenilles. Pendant ce temps, nous couvions - au sens figuré bien sûr, la petite famille et guettions impatiemment l’envol des poussins, cet instant fugace où ces huit ou dix mignons volatiles, énergiques et maladroits, allaient mettre de l’animation dans les buissons du jardin, avant de bien vite s’égayer dans la nature.

Mais nous ne fûmes pas les seuls à repérer cette famille peu discrète...
Un matin, nous nous aperçûmes avec stupéfaction que le trou d’envol du nichoir avait été un tout petit peu agrandi. Après quelques temps de réflexion et d’observation, l’explication est apparue : un pic épeiche, au plumage noir et blanc (Dendrocopos major, un petit cousin du pic vert) venait consciencieusement travailler sur le nichoir... Ce n’était certainement pas un paisible artisan venu aménager une baie vitrée en sifflotant, mais bien un authentique prédateur sans foi ni loi, s’attaquant à une famille de mésanges vivant pourtant sous le haut patronage de quatre humains et de la LPO réunis ! Mais il n’en avait cure, et revenait régulièrement travailler sur le coffre fort qu’il convoitait.
Bientôt, une autre menace se fit jour ; un écureuil rodait dans l’arbre, manifestement intéressé lui-aussi par le contenu de ce garde-manger sonore. Et voilà qu’un épervier passait dans le ciel, qu’une couleuvre se glissait dans les hautes herbes... Soudain, nous voyions des ennemis partout. La situation devenait grave... une bande organisée de malfaiteurs avait à l’évidence décidé de nous voler notre trésor.
Il fallut donc réagir. Lors d’un conseil de famille, nous organisâmes la défense ; les enfants montaient la garde à tour de rôle, armés d’instruments sonores et de quelques projectiles ; ils effarouchaient avec conviction le prédateur, quel qu’il soit, lorsqu’il s’approchait de ses proies potentielles. Pendant ce temps, nous autres parents assurions la logistique et le ravitaillement des troupes.
La période fut éprouvante ; les enfants étaient stressés ; les poussins criaient de plus belle ; les parents s’activaient et s’activaient toujours à la recherche de nourriture. Personne n’avait plus une minute de répit. Mais nous tenions, mus par une volonté indomptable. A entendre la vigueur des cris qui sortaient du nichoir, cela ne pouvait plus tarder ; dans quelques heures ou quelques jours, les poussins allaient prendre leur envol, frivoles et dépourvus de la moindre reconnaissance à notre endroit...

Mais ce qui devait arriver arriva... Au bout de quelques jours harassants, rompu par la fatigue, nous nous abandonnâmes à un semblant de grasse matinée, modeste au demeurant. A notre réveil, rongés de culpabilité et d’inquiétude, nous nous précipitâmes sous notre arbre. Mais il était déjà trop tard ; le trou d’envol était béant..., désemparés, les parents mésanges voletaient de branche en branche. Le prédateur, invisible, était sans doute déjà loin, le ventre bien rempli.

Après de longues minutes de regrets et de vociférations, nous dûmes nous rendre à l’évidence.
Le nichoir nous avait prodigué son enseignement : la loi de la nature est dure, mais c’est la loi...Un couple de pic épeiche avait peut-être réussi à élever sa nichée grâce à une nourriture de choix, des papillons allaient éclore parce que des mésanges n’auraient pas mangé de chenilles...
Et après quelques pleurs, nos enfants passèrent à autre chose. Ils venaient de découvrir que, sous le romarin, gitait un énorme crapaud aux fascinants yeux d’or.
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