3
min

La leçon d’Alfred.

Image de Don Quichotte

Don Quichotte

16 lectures

2

Ce matin de 1880, Alfred fut réveillé très tôt par un coursier venant de recevoir par le télégraphe électrique Baudot un message urgent de monsieur Jeanperrin, le patron d’une petite usine située à environ cinq lieues et dans laquelle on fabriquait des automobiles à pétrole.
Cette petite « fabrique », comme on disait à l’époque, était sise dans le village de Glay, situé lui-même au fond d’une petite vallée des contreforts du Jura.
Le message, forcément laconique, indiquait que la machine à vapeur qui animait toute l’usine était en panne et qu’il fallait donc intervenir au plus vite.
Tandis que son palefrenier harnachait la jument à la calèche, Alfred préparait sa trousse d’outillage.
Il connaissait bien les usines de cette région industrielle du nord Franche-Comté car, outre les entreprises des frères Peugeot, on y trouvait de nombreux ateliers de mécanique générale, y compris bien entendu des horlogeries créées souvent par des Suisses venus de l’Ajoie toute proche. Il y avait donc du travail pour de bons mécaniciens, spécialistes en machines à vapeur comme Alfred.
Très peu d’entreprises disposaient de la « force » électrique. Celles qui n’étaient pas équipées de machines à vapeur fonctionnaient grâce à la force des rivières, assez nombreuses en cette région.

Quand notre technicien fit irruption dans la cour de l’usine, il y découvrit une grande animation. Tous les ouvriers et ouvrières, que la panne de la machine laissaient au repos, en profitaient pour bavarder, tandis que leur patron faisait déjà le compte du temps perdu.
On fit venir immédiatement Alphonse l’ouvrier chauffeur, chargé très tôt le matin de démarrer l’imposante machine.
Alfred lui demanda de décrire précisément ce qu’il avait fait ce matin là.
« Ben dame...comme d’habitude »
« J’ai complété le niveau de l’eau puis j’ai allumé le feu et, quand la pression est montée jusqu’à la marque du manomètre j’ai ouvert la vanne vapeur ».
« Faut ben préciser que tout pendant qu’ça chauffait j’ai graissé absolument tous les paliers »
« Ah ouais, et bien graissé pardi »
« Et ben vous m’croirez ou pas, c’te fichue machine, elle a pas voulu démarrer. Rien du tout. Pas un p’tit chnis* de mouvement »
« Oye wouah* que j’me suis dit, nous v’la bien montés... »
« Et j’ai couru prévenir not’ patron »

Alfred traversa la cour sous le regard appuyé de certaines ouvrières, qui ma foi le trouvaient bien bel homme. Elles se poussaient du coude et gloussaient en se disant « des mots » à l’oreille.
Accompagné d’Alphonse et du patron Louis, Alfred arriva alors près de l’imposante machine encore toute fumante.
Ces machines sont impressionnantes et, outre les cylindres, pistons, roues, volant d’inertie et autres engrenages, on repère immédiatement le régulateur à boules qui, comme son nom l’indique est chargé de réguler l’arrivée de vapeur afin de maintenir une vitesse constante quelle que soit la charge imposée par l’arbre de transmission qui traverse toute l’usine et donne le mouvement aux innombrables petites machines situées vers les fenêtres, sur des établis.
La chaudière est une immense cuve parsemée de rivets comme sur la tour Eiffel, que bien entendu personne ne connaissait ici, dans cette région des marches de l’est qu’on appelait aussi autrefois les portes de Bourgogne. En effet les francs-comtois sont des Bourguignons de l'est.
Pour être précis, on est ici dans l’ancien comté de Montbéliard, propriété des ducs de Wurtemberg annexé par la France peu de temps après la révolution de 1789. On y parle français, mais on y est protestant luthérien, la religion du prince. Et même un siècle plus tard on tient à cette particularité locale comme à la coiffe de nos femmes: Le diairi.

Mais, tandis que je digresse historiquement et géographiquement, Alfred, tel un bon médecin des machines, a posé son diagnostic et réclame un gros marteau.
Il s’approche de la machine, et après avoir localisé un endroit précis, donne un violent coup de marteau sur un rivet et déclare : « Essayez de redémarrer! ».
Alphonse recommence alors toute la procédure, et au moment de l’ouverture de la vanne voilà l’énorme machine qui s’ébranle enfin, puis prend progressivement de la vitesse.
Tandis qu’Alfred satisfait et Alphonse stupéfait observent le démarrage, le patron Louis se précipite dans la cour pour dire à la volaille rassemblée qu’il serait temps de se mettre au travail. Ce que chacun et chacune fit assez promptement.

Tranquillement, et libéré d’un gros fardeau, Louis Jeanperrin entraîna alors Alfred afin de lui régler le montant de la facture du dépannage.
Assis face à face dans le bureau cossu du patron, Alfred rédigea sa facture et la tendit à Louis qui faillit en tomber à la renverse...
« Eh bien monsieur, vous n’y allez pas de mainmorte... c’est cher ! »
« Surtout pour un coup de marteau » renchérit-il...
Et calmement Alfred se pencha vers le patron et lui dit : « Exact. Mais ce coup de marteau, il fallait savoir où le donner ! »
Et cela mis fin immédiatement à la discussion.

Moralité: Le savoir-faire doublé du savoir est source de richesse.

* Expressions locales

Thèmes

Image de Très très courts
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Demens
Demens · il y a
Ah oui, les Franc-Comtois savent ce qu'est le savoir-faire. Un chnis dans le moteur surement... Les compliments d'un Franc-Comtois émigré en Lorraine.
·