La leçon

il y a
3 min
807
lectures
550
Finaliste
Jury

Bonjour à tous Me voilà de retour. Cette pause m'a fait du bien. J'ai dessiné, sculpté, sorti du grenier ma vieille batterie aussi rouillée que moi, écrit deux livres qui "hélas ne  [+]

Image de Hiver 2020

Des actrices aussi talentueuses que nous n’ont curieusement ni costume, ni loge, ni maquillage. Pourtant, tous les mardis, nous faisons salle comble.
Écrivains, acteurs, peintres, photographes, hommes politiques et médecins se bousculent pour venir nous voir. Nous ne disposons que de nos chemises de nuit, livrées toutes propres le matin par la blanchisserie. N’ayant, comme nous toutes, ni aiguille ni ciseaux, Sarah a agrandi l’échancrure de sa chemise avec ses ongles et ses dents. Au moindre mouvement, ses seins jaillissent du vêtement… Succès assuré ! D’autant plus que le public est exclusivement masculin. Pas de belles dames avec de jolies robes et de beaux chapeaux. Cela aussi est curieux. En fait, tout est curieux ici.
Nous mettons la dernière main à notre prestation. Germaine peaufine son extraordinaire numéro de sainte en extase, les yeux au ciel, la bouche entrouverte en une expression étrange, mêlant plaisir et douleur.
Plus physique, Léa offre le masque torturé de la grande crise de tétanos, son corps cambré comme un fer à cheval.
Geneviève étreint un amant imaginaire en gémissant et son corps est agité de soubresauts évoquant l’orgasme.
Beaucoup plus sobre, je me fige dans un tableau de catatonie à la manière de ces pauvres mimes tentant de glaner quelques sous sur les boulevards.
Le rideau s’ouvre…
Que du beau monde. Chapeaux haut-de-forme, redingotes, chemises de soie, gilets multicolores sur lesquels brille l’or des montres à gousset. Quelques cannes aux pommeaux d’argent. Nobles et bourgeois sont d’abord venus se faire voir. Des médecins aussi, en tenue de travail, avec leur petit bonnet et leur blouse grise, immédiatement reconnaissables...
Un photographe avec son appareil sur pied. Il fait sa mise au point en plongeant sa tête sous le tissu noir. Allez donc savoir pourquoi, sa manœuvre me fait penser à un malotru se glissant sous une robe…
Nous sommes sur le devant de la scène. Les crétines, les vieilles et les idiotes, tapissent le fond du décor. Elles grimacent, s’agitent et se tordent dans l’indifférence d’un public étrangement silencieux. Pas d’applaudissement, pas de bruit. Les rares exclamations sont vite éteintes par des « chut » désapprobateurs.
On n’entend que le commentaire monocorde du maître de cérémonie.
Beaucoup de spectateurs prennent des notes ou dessinent.
Pour qui sait voir, les brusques croisements de jambes, les toux nerveuses, les doigts glissant entre le cou et le col empesé, les mouchoirs épongeant la sueur des fronts, témoignent du malaise que chacun éprouve et tente de dissimuler avec plus ou moins de succès.
Ce beau monde fait semblant d’être insensible à l’ambiance érotique et s’applique à donner l’image d’hommes raisonnables et réservés. Combien de dépensiers protecteurs de danseuses, combien de trousseurs de bonnes et d’habitués des bordels, parmi tous ces hypocrites ?
Geneviève est déchaînée et l’ambiance s’est nettement alourdie.
Pauvre Geneviève… Singeant la braise, elle pourtant froide comme la glace.
L’immobilité totale est aussi pénible que l’agitation. Ma « catatonie » me fait mal partout.
Je change de position avec forces mimiques et je découvre soudain dans la foule un visage que j’aurais reconnu entre mille…
Jérôme, doux Jérôme, mon tendre amour d’enfance. Il me couvrait de baisers sur la plage déserte où nous faisions semblant de chercher des coquillages. Lorsque nous voulions que quelque chose se réalise, nous croisions nos doigts et les posions délicatement sur nos joues en prononçant quelques formules magiques.
Il voulait être docteur. Le voici avec bonnet et blouse grise. Il a donc réussi et la joie que cela me procure atténue un peu la douleur de mon échec.
Je plante mes yeux dans les siens, je croise mes doigts et je les pose délicatement sur mes joues.
Il a compris. Il est tout pâle maintenant…
Jérôme se lève, retire son bonnet et sa blouse. Il porte une longue chemise blanche qui descend à mi-cuisses, il délace ses bottines et enlève son pantalon sous lequel il porte un caleçon long. Quelques cris fusent dans le public. Interloqué, le maître a interrompu ses commentaires.
On le somme de se rhabiller, on tente de l’expulser. D’un bond il nous a rejointes. Il saute en l’air, roule des yeux en faisant de grands gestes, il chante à tue-tête et nous entraîne dans une folle sarabande. Les folles du décor nous ont rejoints avec de grands rires. Nous tenant par la main, nous formons une chaîne qui se met à onduler en tous sens.
— Assez ! C’est indécent ! Foutez-le dehors ! crie la foule.
Jerôme s’est immobilisé, il lève les bras au ciel et réclame la parole.
La salle fait silence
— Où est l’indécence ? Dans le pantalon retiré d’un honorable médecin ou dans les tristes numéros qu’on fait exécuter à de pauvres femmes reléguées au rang de bêtes de foire ?
Il est temps de libérer la parole de ces femmes, confisquée, bâillonnée par la transe bruyante de leurs corps martyrisés, exhibés et à qui on n’a proposé que l’enfermement et le désespoir.
Et, est-on bien sûr que l’absence d’utérus nous met, nous les hommes, à l’abri de cette maladie ?
Les vagues font rouler les cailloux. Jérôme me prend dans ses bras…
Un jeune homme s’est levé au premier rang. Sa barbe est soigneusement taillée et il porte des lunettes rondes. Son costume est impeccable. Peut-être un médecin étranger ?
Le jeune homme se met à applaudir, vite suivi par une grande partie du public.

Pavillon des hystériques
Hôpital de la Salpêtrière
Paris, Mars 1885

550

Un petit mot pour l'auteur ? 199 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Champolion
Champolion  Commentaire de l'auteur · il y a
Le jeune homme s’appelait Sigmund Freud. D’abord très impressionné par Charcot, ses « leçons » et les spectaculaires conversions hystériques sous hypnose qui ravissaient le Tout Paris ,il s’en démarquera progressivement et élaborera une thérapie basée sur la parole :la psychanalyse.
Charcot n’en reste pas moins un grand neurologue et même s’il est facile de critiquer maintenant sa croyance dans une origine organique de l’hystérie et le climat ambigu qui régnait lors de ses « leçons » il faut savoir qu’il a été l’un des premiers à reconnaître et à démontrer l’idée d’une hystérie masculine.

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Je viens de me rendre compte que votre texte pourrait faire croire à des numéros d'artistes de la part de ces femmes "étiquetées" hystériques, alors que de nombreuses pathologies étaient regroupées sous ce vocable. Il ne s'agissait pas, dans la présentation de malades de simulation consciente, mais de " crises" provoquées par l'hypnose, du fait de l'extrême suggestibilité de l'être humain. C'est pour cette raison que l'hypnose a été abandonnée pendant des décennies. Elle fait un retour en force en chirurgie, organique, dentaire ... Je conseille un ouvrage traitant de ce sujet ( la facilité à hypnotiser un sujet), écrit par Gérard Miller, le psychanalyste bien connu des téléspectateurs : "Minoritaire", Stock, Paris, 2001.
Image de Champolion
Champolion · il y a
Mon cher Joël,c'est la narratrice qui se qualifie elle-même "d'artiste".Reste à savoir si elle en est bien sûre...
Beaucoup d'éléments de réponse dans les échanges plus bas avec la passionnante Silvie Dauly.
Champolion

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
J'ai effectivement lu ces éléments de réponse, après avoir posté mon commentaire ; je suis toujours trop pressé, surtout quand un sujet me passionne.
Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
Une histoire de maladies au temps passé, d'autres du même "type" apparaissent... Je viens de lire des commentaires très intéressants.
Image de Champolion
Champolion · il y a
Et moi je vous remercie beaucoup pour le votre Gina
Champolion

Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
J'aime toujours votre texte, j'espère qu'il sera en tête pour le 20 mars. Bonne chance Champolion
Image de Champolion
Champolion · il y a
Très touché par vos voeux
Merci beaucoup Gina
Champolion

Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Là je vote sans complaisance pour cet hommage rendu à l'hypocrisie masculine.
Image de Champolion
Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Michel
Champolion

Image de Mohamed Laïd Athmani
Mohamed Laïd Athmani · il y a
Très intéressant!
A lire et à relire!
Bien écrit.
J'ai aimé faute de plus.

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Loin de la polémique, le jury a donné à ce texte la place qu'il mérite. Une bien belle … leçon !
Image de Champolion
Champolion · il y a
C'est gentil à vous M.Iraje
Merci
Champolion

Image de Guil GDéon
Guil GDéon · il y a
Le développement de la psychiatrie sur fond de fantasmes , c'est bien vu. Qui manipule Qui ?
Image de Champolion
Champolion · il y a
Très juste.En fait,certaines malades devaient sans doute se retrouver dans ces "spectacles" où elles se donnaient à voir,de toutes façons préférables à la triste routine et à l'ennui des cellules.
Je vous remercie Guil GDéon
Champolion

Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
je kon firlme!
Image de Champolion
Champolion · il y a
Merci beaucoup Patrick!
Champolion

Image de Fabienne Liarsou
Fabienne Liarsou · il y a
🌹🌹🌹🌹🌹
Image de Champolion
Champolion · il y a
Je te remercie beaucoup Fabienne
Champolion

Image de Brigitte Barateau
Brigitte Barateau · il y a
J'ai dévoré cette nouvelle, l'histoire est passionnante le rythme enlevé et la chute...géniale!
Image de Champolion
Champolion · il y a
Merci beaucoup pour ce gentil commentaire,Brigitte
Champolion

Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
avant lui, on avait une curieuse façon de traiter la folie" mes voix
Image de Champolion
Champolion · il y a
C'est vrai.Et il y a encore dans le monde des endroits où il ne fait pas bon être "fou"
Merci beaucoup coquelicot Coquelicot
Champolion

Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Un texte fort porté par une écriture impeccable. Mes voix !
Pour un moment d’évasion au Chili dans les années 1950, je vous propose « Les nuits de Valparaiso » publié récemment. Peut-être l’apprécierez-vous ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-nuits-de-valparaiso/
Très bonne lecture.

Image de Champolion
Champolion · il y a
Merci beaucoup Nelson
Champolion

Vous aimerez aussi !