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Champolion

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En compétition

Des actrices aussi talentueuses que nous n’ont curieusement ni costume, ni loge, ni maquillage. Pourtant, tous les mardis, nous faisons salle comble.
Écrivains, acteurs, peintres, photographes, hommes politiques et médecins se bousculent pour venir nous voir. Nous ne disposons que de nos chemises de nuit, livrées toutes propres le matin par la blanchisserie. N’ayant, comme nous toutes, ni aiguille ni ciseaux, Sarah a agrandi l’échancrure de sa chemise avec ses ongles et ses dents. Au moindre mouvement, ses seins jaillissent du vêtement… Succès assuré ! D’autant plus que le public est exclusivement masculin. Pas de belles dames avec de jolies robes et de beaux chapeaux. Cela aussi est curieux. En fait, tout est curieux ici.
Nous mettons la dernière main à notre prestation. Germaine peaufine son extraordinaire numéro de sainte en extase, les yeux au ciel, la bouche entrouverte en une expression étrange, mêlant plaisir et douleur.
Plus physique, Léa offre le masque torturé de la grande crise de tétanos, son corps cambré comme un fer à cheval.
Geneviève étreint un amant imaginaire en gémissant et son corps est agité de soubresauts évoquant l’orgasme.
Beaucoup plus sobre, je me fige dans un tableau de catatonie à la manière de ces pauvres mimes tentant de glaner quelques sous sur les boulevards.
Le rideau s’ouvre…
Que du beau monde. Chapeaux haut-de-forme, redingotes, chemises de soie, gilets multicolores sur lesquels brille l’or des montres à gousset. Quelques cannes aux pommeaux d’argent. Nobles et bourgeois sont d’abord venus se faire voir. Des médecins aussi, en tenue de travail, avec leur petit bonnet et leur blouse grise, immédiatement reconnaissables...
Un photographe avec son appareil sur pied. Il fait sa mise au point en plongeant sa tête sous le tissu noir. Allez donc savoir pourquoi, sa manœuvre me fait penser à un malotru se glissant sous une robe…
Nous sommes sur le devant de la scène. Les crétines, les vieilles et les idiotes, tapissent le fond du décor. Elles grimacent, s’agitent et se tordent dans l’indifférence d’un public étrangement silencieux. Pas d’applaudissement, pas de bruit. Les rares exclamations sont vite éteintes par des « chut » désapprobateurs.
On n’entend que le commentaire monocorde du maître de cérémonie.
Beaucoup de spectateurs prennent des notes ou dessinent.
Pour qui sait voir, les brusques croisements de jambes, les toux nerveuses, les doigts glissant entre le cou et le col empesé, les mouchoirs épongeant la sueur des fronts, témoignent du malaise que chacun éprouve et tente de dissimuler avec plus ou moins de succès.
Ce beau monde fait semblant d’être insensible à l’ambiance érotique et s’applique à donner l’image d’hommes raisonnables et réservés. Combien de dépensiers protecteurs de danseuses, combien de trousseurs de bonnes et d’habitués des bordels, parmi tous ces hypocrites ?
Geneviève est déchaînée et l’ambiance s’est nettement alourdie.
Pauvre Geneviève… Singeant la braise, elle pourtant froide comme la glace.
L’immobilité totale est aussi pénible que l’agitation. Ma « catatonie » me fait mal partout.
Je change de position avec forces mimiques et je découvre soudain dans la foule un visage que j’aurais reconnu entre mille…
Jérôme, doux Jérôme, mon tendre amour d’enfance. Il me couvrait de baisers sur la plage déserte où nous faisions semblant de chercher des coquillages. Lorsque nous voulions que quelque chose se réalise, nous croisions nos doigts et les posions délicatement sur nos joues en prononçant quelques formules magiques.
Il voulait être docteur. Le voici avec bonnet et blouse grise. Il a donc réussi et la joie que cela me procure atténue un peu la douleur de mon échec.
Je plante mes yeux dans les siens, je croise mes doigts et je les pose délicatement sur mes joues.
Il a compris. Il est tout pâle maintenant…
Jérôme se lève, retire son bonnet et sa blouse. Il porte une longue chemise blanche qui descend à mi-cuisses, il délace ses bottines et enlève son pantalon sous lequel il porte un caleçon long. Quelques cris fusent dans le public. Interloqué, le maître a interrompu ses commentaires.
On le somme de se rhabiller, on tente de l’expulser. D’un bond il nous a rejointes. Il saute en l’air, roule des yeux en faisant de grands gestes, il chante à tue-tête et nous entraîne dans une folle sarabande. Les folles du décor nous ont rejoints avec de grands rires. Nous tenant par la main, nous formons une chaîne qui se met à onduler en tous sens.
— Assez ! C’est indécent ! Foutez-le dehors ! crie la foule.
Jerôme s’est immobilisé, il lève les bras au ciel et réclame la parole.
La salle fait silence
— Où est l’indécence ? Dans le pantalon retiré d’un honorable médecin ou dans les tristes numéros qu’on fait exécuter à de pauvres femmes reléguées au rang de bêtes de foire ?
Il est temps de libérer la parole de ces femmes, confisquée, bâillonnée par la transe bruyante de leurs corps martyrisés, exhibés et à qui on n’a proposé que l’enfermement et le désespoir.
Et, est-on bien sûr que l’absence d’utérus nous met, nous les hommes, à l’abri de cette maladie ?
Les vagues font rouler les cailloux. Jérôme me prend dans ses bras…
Un jeune homme s’est levé au premier rang. Sa barbe est soigneusement taillée et il porte des lunettes rondes. Son costume est impeccable. Peut-être un médecin étranger ?
Le jeune homme se met à applaudir, vite suivi par une grande partie du public.

Pavillon des hystériques
Hôpital de la Salpêtrière
Paris, Mars 1885

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

328 VOIX

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Champolion  Commentaire de l'auteur · il y a
Le jeune homme s’appelait Sigmund Freud. D’abord très impressionné par Charcot, ses « leçons » et les spectaculaires conversions hystériques sous hypnose qui ravissaient le Tout Paris ,il s’en démarquera progressivement et élaborera une thérapie basée sur la parole :la psychanalyse.
Charcot n’en reste pas moins un grand neurologue et même s’il est facile de critiquer maintenant sa croyance dans une origine organique de l’hystérie et le climat ambigu qui régnait lors de ses « leçons » il faut savoir qu’il a été l’un des premiers à reconnaître et à démontrer l’idée d’une hystérie masculine.

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Joël Riou · il y a
Je viens de me rendre compte que votre texte pourrait faire croire à des numéros d'artistes de la part de ces femmes "étiquetées" hystériques, alors que de nombreuses pathologies étaient regroupées sous ce vocable. Il ne s'agissait pas, dans la présentation de malades de simulation consciente, mais de " crises" provoquées par l'hypnose, du fait de l'extrême suggestibilité de l'être humain. C'est pour cette raison que l'hypnose a été abandonnée pendant des décennies. Elle fait un retour en force en chirurgie, organique, dentaire ... Je conseille un ouvrage traitant de ce sujet ( la facilité à hypnotiser un sujet), écrit par Gérard Miller, le psychanalyste bien connu des téléspectateurs : "Minoritaire", Stock, Paris, 2001.
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Champolion · il y a
Mon cher Joël,c'est la narratrice qui se qualifie elle-même "d'artiste".Reste à savoir si elle en est bien sûre...
Beaucoup d'éléments de réponse dans les échanges plus bas avec la passionnante Silvie Dauly.
Champolion

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Joël Riou · il y a
J'ai effectivement lu ces éléments de réponse, après avoir posté mon commentaire ; je suis toujours trop pressé, surtout quand un sujet me passionne.
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Gina Bernier · il y a
Une histoire de maladies au temps passé, d'autres du même "type" apparaissent... Je viens de lire des commentaires très intéressants.
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Champolion · il y a
Et moi je vous remercie beaucoup pour le votre Gina
Champolion

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michel jarrié · il y a
Là je vote sans complaisance pour cet hommage rendu à l'hypocrisie masculine.
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Michel
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Zouzou · il y a
Vous faites allusion ici au 'Bal des folles ' Merci Champolion de nous rappeler cet épisode !
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Champolion · il y a
Merci de votre visite à la Salpêtrière,Zouzou.
Une petite précision:
J'évoque une des "leçons" hebdomadaires de Charcot,se déroulant en principe tous les mardis.Il s'agissait de véritables "cours",dont le maitre était la vedette.Les malades,réduites au rôle de faire-valoir...
Le Bal Des Folles était une fête annuelle,organisée dans l'enceinte de l'Hôpital et à laquelle était convié le Tout Paris.Officiellement,le but était de distraire les malades et de dédramatiser la folie auprès du public.
Cordialement
Champolion

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Zouzou · il y a
Merci de vos précisions...Champollion.
Un certain voyeurisme aussi ...Bon dimanche !

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Patrick Peronne · il y a
J'avais lu cet excellent texte il y a quelques semaines mais pris par le temps j'avais dû différer commentaire et vote. Le thème et l'écriture parlent aux lecteurs, et ce d'autant plus qu'ils se sont intéressés au sujet et aux protagonistes. A propos du "sexe" dans son œuvre, Freud disait : "ce n'est pas une trouvaille, ce sont des retrouvailles." En vous lisant, j'ai beaucoup pensé à Sabina Spielrein, dont un des bouquins m'attend dans ma bibliothèque… mais il y en a tant ! *****
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Champolion · il y a
Merci Patrick d'être revenu à la Salpêtrière pour nous livrer votre commentaire fort documenté.Le mot de Freud est particulièrement heureux.Quant à cette pauvre Sabina Spielrein ,son assassinat par les nazis va nous hanter longtemps
Merci Patrick
Champolion

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François Duvernois · il y a
Des scènes très vivantes, de très belles descriptions et une excellente chute.
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Champolion · il y a
Merci beaucoup François pour ce sympathique commentaire
Champolion

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jusyfa *** · il y a
Une histoire pas facile a coucher sur le papier, elle requiert une valeur littéraire indiscutable et vous l'avez, je suis admiratif et je vous dit bravo ! *****
Julien.
Seulement si cela vous tente :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Champolion · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire sympathique Jusyfa
Soyez gentil,ne m'envoyez pas sur votre page "découvrir une oeuvre",je lis toutes les nouvelles et tous les TTC..Si elle n'a ni commentaire ni vote,c'est qu'elle ne m'a pas plu.
Ce qui évidemment,ne veut pas dire qu'elle est mauvaise! Sait-on toujours pourquoi on aime ou pas,un livre,un morceau de musique,un tableau?
Champolion

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Zouzou · il y a
Un voyeurismee quelques peu malsain aussi...Bon dimanche Champollion !
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J. Chablik · il y a
Je ne connaissais pas cette réalité historique. En avoir fait une nouvelle littéraire avec perplexité du lecteur et suspense est une vraie prouesse. Bonne finale.
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Champolion · il y a
Je suis très touché par vos compliments J.Chablik
Champolion

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Amélie Moglia · il y a
Une nouvelle très réussie, la voix de la narratrice parvient à maintenir l'illusion jusqu'au bout. Spectaculaire et plein de tension dramatique.
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Champolion · il y a
Merci beaucoup pour ce sympathique commentaire Amélie
Champolion

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RAC · il y a
Argh, vraiment très bien campée cette atmosphère. On en a fait des films mais votre plume suffit. Mes compliments pour savoir écrire sur des sujets de ce genre ! (j'en suis incapable)
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup RAC.
Rayez vite le mot "incapable" de votre vocabulaire.
C'est un redoutable frein à main!
Champolion

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RAC · il y a
Merci à vous ! A+++
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Gerard de Savoie · il y a
en lisant votre texte, j'ai tout d'abord cru à un tableau de Renoir, mais la fin m'a réorienté, si j'ose dire...mais cela n’enlève rien au plaisir de le lire..
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Champolion · il y a
Je vous remercie beaucoup Gérard
Champolion

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Jeanne · il y a
Nous voici plongés dans un univers étrange, projetés dans le décor d’une pièce de théâtre, un lieu en vue, un endroit couru où le tout Paris se presse, à présent prenez place, faites silence, voici venu le temps des comédiennes. Elles entrent en scène, parées de leurs pauvres habits, endossent leur rôle, habitent leurs personnages, poupées animées, automates conditionnés, pantins désarticulés, âmes tourmentées, femmes désenchantées. Et elles dansent, miment l’indicible, arborent le masque de la maladie que le commun des mortels abhorrent, elles emplissent l’espace, comblent le vide de leur vie, le néant de leur existence, elles se déchaînent, se libèrent de leur carcan, de leur prison mentale le temps d’un instant, l’espace d’un moment.
Le temps d’un bal, d’une soirée de gala, elles sortent le grand jeu, entrent en transe et dans la danse, elles exorcisent leurs démons, extériorisent leur mal, leur mal-être, leurs souffrances, expriment leurs folles différences. Ravies, elles s’exécutent de bonne grâce, font contre mauvaise fortune bon cœur et le photographe fige l’instant, capture le mouvement et vice versa. 🎵 C'était la dernière séquence, c’était la dernière séance et le rideau sur l’écran est tombé 🎵… quand soudain Jérôme surgit tel un rayon de soleil, vole au secours de son amie, d’un discours enflammé embrase la salle, applaudi au premier rang par un jeune médecin, un esprit brillant qui fera bientôt parler de lui, grand bruit dans le milieu des neurosciences, les arcanes de la psyché, de la psychanalyse.

Et je ressens un certain malaise si ce n’est un malaise certain à l’évocation de ces femmes en représentation devant un public essentiellement masculin, une assistance avide de sensations, friande de sensationnel, pauvres hères données en spectacle, jetées en pâture, curiosités exhibées telles des bêtes de foire, des animaux de cirque. Une bonne, une excellente Nouvelle, un récit dense, un texte fort, un long métrage réussi, un instant de vie fort bien écrit qui nous conte l’enfer de la psychiatrie d’antan, détaille une tranche de vie de femme scrutée sous toutes ses coutures, un cliché ancien comme une photographie vieillie, jaunie, un instantané de la société d’alors, de la faculté de soigner de la Faculté, de la prise en charge des patients au siècle passé où il ne faisait pas bon être un(e) malade névrosé(e) au féminin et au masculin. Depuis la science a fait des progrès, un bond de géant, entrepris une démarche innovante, établi une prise de conscience qui prend en compte le ou la patiente dans son ensemble, réhabilite la personne, lui donne la parole, lui redonne dignité et intégrité, la remet à sa juste place. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Champolion pour la suite des événements. Ravie de vous lire de nouveau, d’écrire ce long pavé. :-)

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Champolion · il y a
Je retrouve avec grand plaisir Jeanne,ses commentaires passionnés et fougueux ,emprunts de charme et de culture,ses splendides images ,ses jeux de mots inspirés et malicieux ("arborent le masque... que le commun des mortels abhorrent"...) Un régal!
Alors,comme à chaque fois on se dit:"C'est ma petite allumette-nouvelle qui a déclenché un tel feu d'artifice?"
Grand merci et à bientôt Jeanne
Champolion

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