3
min

La lavandière

Image de Emilie Roch

Emilie Roch

57 lectures

52

Jacques quitta la taverne, le ventre gros de quelques pintes de cidre et les joues rosies par un doigt de liqueur.. Hors de la taverne surchauffée, la lumière ténue de sa lanterne peinait à éclairer le chemin jusqu'à sa chaumière. Une demi-lune glaciale faisait un halo argenté dans la bruine qui tombait. Le villageois éméché protégea d'un revers de bras la flamme en longeant les murs.
Les contes du ménestrel s'étouffaient peu à peu dans l'humidité de l'air. Des bruits de coups réguliers, comme une branche tapant sur un toit, accompagnaient sa marche hasardeuse dans les volutes de brouillard.
Il longea le lavoir. La frappe se fit plus audible. Le brouillard plus intense au bord de la rivière effaçait les maisons et le chemin dans un univers gris lunaire. Une lueur éclairait les dernières marches de l'escalier qui menaient au lavoir.
Une femme officiait à genoux sur la margelle. Elle portait le costume du village. Sa tenue sombre de deuil se fondait dans la noirceur de la nuit. Seules les dentelles de sa coiffe et de sa robe se détachaient nettement.
Jacques l'appela. Il n'obtint comme réponse que le lancinant bruit du battoir, puis le raclement de la planche à laver. Elle chantonnait en plongeant ses mains dans l'eau, la brume s'ouvrant autour d'elle comme une nappe de buée glacée.
Absorbée par son labeur, elle l'aperçut lorsqu'elle tira son linge humide dans sa bassine. Usée par le travail, son visage ridé s'ouvrit d'un sourire édenté avant de l'ignorer à nouveau. Elle attrapa un drap pour l'essorer. Ses mains caleuses glissaient sur le linge.
Hypnotisé par la tâche de la lavandière, Jacques frissonnait à l'idée des aiguilles du froid qui devaient courir dans les doigts lorsqu'elle saisissait le linge. La robe mouillée lui collait aux cuisses. Imperturbable, elle s'exécutait à la cadence d'un automate.
Il déposa sa lanterne contre la margelle. La pitié l'avait fait dégriser et il lui proposa son aide.
Aussitôt, un pan de tissu glacial lui revint dans les mains. La laveuse saisit l'autre extrémité et commença à la tordre.
Le drap rêche tournait difficilement. Il pesait lourd dans les doigts gourds. Un liquide brunâtre gouttait dans la rivière et formait une nappe d'huile dans l'eau du lavoir. L'odeur du croupi exsudait du tissu.
D'épais nuages firent disparaître la lune. Le brouillard les enveloppait dans une atmosphère de marécage. Un halo grisâtre irréel gommait le paysage, ne laissant que les lignes ténues de la margelle et de l'escalier.
Ne restait que la blancheur du lin qui glissait des mains du villageois. Il serrait le tissu à s'en blanchir les jointures. L'eau s'écoulait dans ses manches, faisant des sillons gelés jusqu'à ses coudes.
Le drap formait une vrille épaisse. Il s'entortillait et rapetissait, rapprochant la lavandière au visage décharné par le labeur. Elle chantait pourtant. Un murmure lancinant au rythme de son battoir qui plongeait dans l'eau.
Grelottant, Jacques s'agrippait au tissu, tournant le drap à s'en arracher la peau. Transi de froid, il s’acquittait de sa tâche avec l'empressement de celui qui souhaite rentrer chez lui, regrettant le sincère altruisme qui l'avait conduit à l'aider.
Un cri de douleur muette déforma le visage de la lavandière. Aucun son ne sortit de sa bouche, mais il transperça le villageois tel un frisson.
La lanterne s'éteignit.
Ne restait que la lueur ouatée qui auréolait la damnée.
_ Tu as sali le linceul de mon mari !
Jacques baissa le regard sur le drap blanc. Ses mains ensanglantées par le travail souillaient le tissu de traînées rouges.
La vieille sourit.
_ Nous allons nous remettre à l'ouvrage.
La lavandière s'agenouilla, saisit le drap mortuaire et le jeta dans la rivière. Jacques tremblait de froid et de peur. Il ne voyait plus autour de lui que cette femme qui rinçait son linge, les poignets enfoncés dans l'eau glaciale. Tout le reste avait disparu dans une brume surnaturelle.
Elle lui demanda de l'aider et il s'inclina pour sortir le linceul de l'eau. Elle saisit son battoir pour frapper le tissu. Il l'attrapa pour le tordre. Elle en prit l'autre bout et vrilla le drap. De l'eau rougeâtre suintait des fibres de lin, râpeuses comme du papier de verre.
Des taches rouges marquaient le tissu.
La vieille sourit :
_ Nous allons nous remettre à l'ouvrage.

Jacques s'agenouilla pour lancer le linceul dans l'eau. Le battoir tapait déjà l'étoffe. L'eau exsudait contre la margelle. Les bras livides de la lavandière hissèrent le drap pour l'enrouler sur lui-même. Jacques, à l'autre extrémité, forçait en sens inverse. Le lin gelé était dur comme du bois.
Du sang réapparut entre les vrilles du tissu.
La vieille sourit :
_ Nous allons nous remettre à l'ouvrage.

Jacques saisit le drap et le plongea dans l'eau. Il le tira vers lui pour le replier plusieurs fois. Les pans de tissu s'alourdissaient chaque fois un peu plus. La vieille lui jeta son linge dans les bras. Le battoir frappait les fibres du lin. Ils vrillèrent le linceul, qui recrachait de l'eau croupie.
Une couleur macabre teintait déjà le tissu.
La vieille sourit.

On retrouva son corps noyé le lendemain, les bras brisés et les mains usées jusqu'à l'os.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
52

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Jfjs
Jfjs · il y a
Déçu de ne pas voir ton texte en finale. Vous étiez plusieurs que j'attendais vraiment. Encore bravo pour ton texte.
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Brrrr... Voila un récit fantastique plein de cruauté. Ce pauvre Jacques est bien mal récompensé de sa compassion et de sa générosité. Prenez garde à la Lavandière ! ;)
·
Image de Jfjs
Jfjs · il y a
J'ai d'abord cru que Jacques avait tué (accidentellement ou pas) le mari de la lavandière et qu'elle se vengeait. Je viens de lire tous les commentaires et merci pour l'explication. Je n'étais pas loin. Aurais-tu aimé ma chute ?
·
Image de Emilie Roch
Emilie Roch · il y a
J'aime bien l'idée :)
La fin est ouverte pour que chaque lecteur puisse se faire sa propre histoire entre les lignes.
Une vengeance ou le simple hasard ? Chacun peut décider pourquoi la Lavandière s'en est pris à Jacques.

·
Image de Oliv Yeah
Oliv Yeah · il y a
Étonnant !
·
Image de Maour
Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

·
Image de Béatrice Gloda
Béatrice Gloda · il y a
Oui, bien, et original je trouve
·
Image de Manu
Manu · il y a
Très belle histoire (par belle je pense qu'il faut entendre : macabre ^^), qui commence par une inquiétante étrangeté pour terminer sur une situation terrifiante d'éternelle répétition du même geste, qui n'est pas sans rappeler quelques mythes greco-romains. Bon rythme, à l'écriture très fluide, je vote pour vous !
Je me permets de vous laisser en lien ma nouvelle, pour un récit brumeux d'une toute autre nature :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles

·
Image de Emmanuelle Rio
Emmanuelle Rio · il y a
Terrifiante histoire pour commencer l'année!
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Voilà donc Jacques condamné à une bien lourde tâche. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", "Le Grandpé" ou "Tata Marcelle".
·