5
min

La lauréate et l'éditrice

Image de Marina Tem

Marina Tem

56 lectures

15 voix

En compétition

Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés? Peut-être les deux. Des images d'elle me martèlent l'esprit avec une cruelle envie de me faire ne pas l'oublier, cette chère Véronique, aux traits si farouches et tendres à la fois, qui a su dompter ma timidité et ma nature frêle et réservée. Des bribes de conversations éculées me reviennent en mémoire, moments heureux où tout paraissait simple et accessible, où je découvrais la douceur du mot bonheur...

Il s'agit là de mes pensées les plus secrètes en ce qui la concerne, du pouvoir saisissant d'une personne, de l'emprise d'un être sur un autre. Discrètement, dans l'ombre d'une nouvelle amitié, se dessinait la douce nature de mes penchants les plus purs et improbables alors jamais ressenti à ce jour. Au début, il ne s'agissait pas d'amour, mais de fascination, d'admiration, de désir d'être regardée, vue, sur un tout autre angle que je ne percevais pas encore. Tout etait plongé dans l'abysse de l'amitié, sentiment noble mais trop peu violent pour satisfaire ma curiosité naissante, trop présente. Il aura fallu que je remporte ce prix pour enfin plonger dans les tumultes des lois infondées de l'attraction. Tout aurait été plus ordinaire, plus habituel, et surtout moins caligineux si je ne l'avais pas rencontrée, si mon livre avait été jeté dans le caveau des inintéressants.
Passionnée de littérature, je découvris ce concours d'écriture sur internet, il était question d'écrire un texte sur une thématique poignante de la société actuelle. Connaissant mes goûts prononcés pour l'aide aux minorités, étant une féministe même si pas très ouvertement engagée, un récit est né de mes idéaux et de mes luttes mal portées. Il a remporté le premier prix du jury et même été choisi comme coup de coeur par l'un des membres. Parmi ce jury composé de férus de littérature de tout l'occident, je découvris qui avait émis ce petit plus à mon texte: c'était elle, Véronique. Un voyage s'organisa, départ pour la France, contrat d'édition, publication en vue. J'étais excitée et assez effrayée. Je n'avais jamais quitté jusque là le quai de la monotonie la plus évidente. Une nouvelle aventure s'annonçait avec ses vicissitudes. Durant le trajet en avion, je regardais des images d'elle sur la toile, des interviews, des apparitions en public. Tout chez elle m'émerveillait, du son de sa voix tranquille et imposante, à ses gestes précis et inconscients du pouvoir de persuasion qu'ils procuraient. Elle était vraiment belle, il n'y'avait pas de mot plus frugale et plus juste pour la qualifier. Je finis par m'endormir devant son image en espérant vivement que ses traits en réalité dépasseraient là mes attentes les plus incertaines.
À l'arrivée, elle me prit dans ses bras immédiatement, sans gêne et me fit une bise sur la joue avec une tendresse infinie, c'était Véronique. Elle était là devant moi. Je ne pus lui répondre. Elle était magnifique dans sa robe de velours à longue manche qui mettait en valeur ses formes parfaites et sa taille mince. C'était la première fois que je me prenais à détailler une femme avec plus de pensées et d'idées que nécessaire. Je la fixe du regard et ce qui n'a pas l'air de la désarmer, elle parle beaucoup et posément. Dans le taxi emprunté qui nous conduisait vers l'hôtel, elle m'explique ce qui lui a plu dans mon texte: mon engagement dans mes écrits et la violence des propos dont je fais part avec subtilité. Je ne l'écoute pas à vrai dire, je suis bercée par le son de sa voix, sa bouche remue lentement quand elle déglutit l'eau de la bouteille à intervalles réguliers. Je parle peu, je suis intimidée et elle le ressent. Elle me parle comme à une enfant pourtant j'ai 25 ans même si j'en paraîs 19. Elle, après vérification sur le web, a 20 ans de plus que moi. Ce qui ne se remarque pas réellement. Ensuite elle m'explique comment ça va se passer pour la publication. Elle mentionne bien que je serai présente à chaque étape et qu'elle sera là pour me guider. Et aussi le plus important, qu'elle travaillera quelques fois avec moi particulièrement, sans le reste de l'équipe éditoriale. À ces mots j'ai comme un pincement de joie dans le coeur. Exaltation et appréhension mêlées. L'idée de me retrouver seule à seule avec elle m'enchante au plus haut point, et mon impatience m'alarme.
Des semaines passent, je travaille sur le manuscrit avec les membres de l'équipe, jamais avec Véro toute seule. On s'entend tous déjà très bien. Je me plais beaucoup à Paris. Entre deux moments de travail, on profite pour se promener encore et encore, et ils me font découvrir les rues, les bars, les ambiances les plus hardies. Je me lâche un peu, je deviens plus assurée et moins repliée sur moi. Je converse plus, mais toujours pas de tête à tête avec Véro. Je commence à me languir. Le soir dans mon lit, je pense à nos journées, ses mots, ses rires, sa petite tâche dans le cou qui s'élargit quand elle se tord de fatigue.
Enfin, elle m'invite chez elle pour travailler parce qu'elle n'a pas de temps pour passer à l'atelier. Elle vit seule dans un grand appartement dans le 3e, c'est très chaleureux chez elle et bien rangé. J'aperçois une paire de chaussures d'hommes vers un recoin, peut être a-t-elle un petit ami? Je ne sais rien de ses amours évidemment. On est pas assez proches pour en parler et je n'aurais rien à dire en retour en plus. Je n'ai jamais eu aucune expérience. Elle me sert un verre. Elle s'installe sur le sofa avec des livres en main et une ébauche du mien. Elle m'intime de la rejoindre près d'elle, je suis assez mal à l'aise mais je m'exécute. Elle parle beaucoup, des passages à rectifier, des mots à corriger, du sens un peu ambigu et inadéquat de certaines de mes phrases. Je l'entend parler sans rien écouter comme d'habitude. Je me laisse porter par le son de sa voix. Je me prend à rêver, vivant ensemble, étant les meilleures amies du monde, moi écrivant des romans à succès et elle les publiant. Une vie parfaite. J'observe sa bouche, elle ne porte pas de rouge à lèvres, ces dernières paraissent douces. Qu'est ce qui m'arrive? Une envie soudaine de l'embrasser me traverse l'esprit pour la première fois. Sans penser un instant qu'elle le prendrait peut être mal, nous sommes deux femmes quand même. Et cette réalité m'avait échappé jusqu'à présent. Peut être suis je en train de tomber amoureuse? Oui peut être... Je reviens à moi quand Véronique m'extirpe de mes délires et me propose de passer à table. On dîne calmement, des pâtes carbonara. Elle me demande soudain pourquoi une jolie jeune fille comme moi n'a pas de petit copain? Je ne lui ai jamais dit cela. Elle essaie de se renseigner sur ma vie amoureuse alors? Ça m'enchante. Je lui répond sans réserve. Elle est étonnée de mon inexpérience. Je m'attend à ce qu'elle parle d'elle en retour, mais elle change de sujet.
Un énième soir où je décidai que les choses devraient avancer, elle devra me voir comme je la vois. Elle a éveillé la part sauvage et libre de mon être. Elle est assise, trônant majestueuse dans ce canapé. Je m'approche d'elle, lentement, avec toute la force de ma volonté, je lui retire ses lunettes de lecture, et lui déclare avec candeur sa beauté enivrante et mon amour pour elle, puis l'embrasse. Elle ne me rejette pas mais ne me rend non plus mon baiser. Huit secondes exactement. Elle me fixe, me caresse la joue et me demande si je suis contente. Je ne comprends pas. Elle m'explique m'avoir laissé agir parce qu'elle avait senti dans mes gestes, et mes actes une pulsion à assouvir. Elle continua gentiment en me disant qu'elle ne pourrait pas m'aimer de cette manière et que ses attirances ne pourraient changer. Elle ajouta qu'on ne pourrait plus se voir seules de peur que cela ne se reproduise. Ce soir là, je sus ce qu'était l'amour, l'amour à sens unique, qui fait mal et détruit votre âme. Mon roman vit le jour quelques semaines plus tard et je retournai dans mon pays, à ma vie. De temps à autre je repense à elle, et depuis je me sens dans le noir, les yeux fermés ou pas.

PRIX

Image de 2020

Thème

Image de Très très court

En compétition

15 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
De bonnes idées.
Image de Marina Tem
Marina Tem · il y a
Merci
Image de Yanis Auteur
Yanis Auteur · il y a
Bonjour Marina
Mes 5 voix !
Félicitation pour vous et votre texte.
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours adolescent.
Voici le lien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

Image de Djibril Ndour
Image de Ozias Eleke
Ozias Eleke · il y a
Très belle plume Marina. Vous avez mes 2 voix. Votez aussi pour mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred