La laborieuse nuit de Monsieur Georges

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D'origine suisse, j'y suis née. J'y ai changé de lieux, seule puis avec mon mari, selon nos diverses professions. J'ai toujours aimé lire, puis écrire. J'aime aussi la mer, les grands espaces, les  [+]

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Marre des halloweens traditionnels avec fantômes, dents noires, citrouilles, sales mômes qui sonnent à votre porte pour quémander des bonbons, sans même la chanson qui va avec, blagues de potaches et hideuses sorcières, excroissances moisies sur la tronche ?
Réjouissez-vous, les connards !
Ce soir, de 20 heures à 6 heures du matin, il pleuvra des cadavres de partout ! A en faire déborder les rivières et remplir les poches des croque-morts ! Ce sera peut-être vous, vos animaux, enfants, femmes, amis ou inconnus. Vos os pas encore blanchis, bientôt caressés par le glacial vent de l’au-delà.
Inutile de cadenasser portes et fenêtres. De vous terrer. Si vous devez y passer, vous êtes déjà listés et rien ne vous sauvera. A moins que...
A bientôt, les connards ! Et vive Halloween, on va bien se marrer.
Sans être ni vieux garçon, ni sans enfant, Monsieur Georges vivait seul, ou presque. De son rez avec jardinet, il avait fait un espace engazonné avec fleurs et serpolet. Propre au déploiement d’une chaise-longue, les jours de congé, et à satisfaire la gourmandise de Pignouf, son hamster chéri.
C’était l’archétype même du gars métro – boulot – dodo, réglé comme du papier à musique. Radio à 6 heures du matin, au lever. Douche, tartine et café au lait. Il ne craignait, depuis le départ de sa femme, puis de sa fille unique, parties voir s’il existait ailleurs un exemplaire d’homme davantage fantaisiste, que pour son hamster. Courant le veto au moindre ballonnement ou éternuement. Se ruinant en shampoing et lotion pour lui faire le poil lisse et brillant.
Cette invraisemblable annonce, relayée par tous les médias et passant en boucle sur les réseaux sociaux, avait donc de quoi l’indigner, plus que l’effrayer. Le faisant s’étouffer avec sa tartine, avant de s’étrangler sur son café, dans une tentative de récupérer son souffle. Que l’on bousille un max de gens, en cette stupide nuit, passe encore. Mais que l’on s’attaque aux animaux, cela dépassait les bornes. Largement suffisant, pour qu’il se déclare pâle au travail afin de protéger son bien le plus précieux !
Simultanément, dans toute la France, des milliers de gens l’imitaient, pour des motifs moins nobles. Employeurs eux-mêmes trop perturbés pour s’en plaindre. Plongeant le pays dans le chaos, bien avant l’heure fatidique.
Désireux de revoir le soleil, demain ? Contre cinquante euros sur le compte indiqué ci-dessous, vous recevrez, par mail, ma recette de survie. Seule alternative à la pluie de macchabées. Surtout, ne lambinez pas ! Les ingrédients sont difficiles à trouver.
A chacun sa mixture de survie. Inutile donc de songer à des achats groupés. Ceci est mon ultime message.
Bonne chance, les connards !
A ce nouveau et dernier avertissement, du moins à en croire son auteur, la main de Monsieur Georges abandonnait la nuque de Pignouf et sa caresse, pour relever sa manche droite afin de consulter sa montre. Dix heures !
« Si ce crétin croit que je vais marcher et lui envoyer 50 euros, il se fout le doigt dans l’œil ! C’est pas parce que tu te nommes Pignouf, que j’en suis un. »
A partir de là, tout s’emballait. Devenait confus. Amis d’hier, ennemis de ce jour maudit. Prélude à la terrible hécatombe à venir. A chacun sa solution, sa mixture. Galopades effrénées d’apothicaires en herboristeries, de boutiques chinoises en courses vers les marais. Recherche de baves de crapauds, d’improbables œufs de têtards, asphodèles ou orchidées sauvages... Regards en coin par-dessus leurs épaules, pour éviter d’être copiés. D’être volés.
20 heures, maisons en état de siège, tous les délestés de leurs 50 euros se confinaient derrière leurs 4 murs. Mettant la dernière main à leur mixture ou espérant que l’ingrédient manquant ne suffirait pas à leur ôter la vie ! Bleus de peur, tout de même, derrière leur poste de TV ou ordinateur. Guettant le trou de souris ou la fissure, par laquelle se glisserait l’éventuelle main criminelle...
Ne restaient, à l’extérieur, que les incrédules, les sans-peur, les radins, les fous, les SDF, les journalistes. Scoop plus fort que la peur, qu’ils avaient d’ailleurs coutume d’affronter.
Premières images, premières abominations !
A l’ouverture de son frigo, une femme hurlait en découvrant son chat, couché dans son plat en sauce, restant du ragoût de midi. Avant de s’effondrer sur le carrelage, dans une crise d’hystérie.
Dans un immeuble cossu du 5ième arrondissement de Paris, un noctambule éméché découvrait dans l’ascenseur 5 corps lardés de coups de couteau, tapis maculé de ce qu’il prit d’abord pour des taches de vin.
Deux amoureux, revenus des bords de la Garonne sur un dernier baiser, recevaient une pluie de cadavres sur leurs têtes jointes, tombés du platane sous lequel ils cheminaient. Ailleurs, c’était une panne de lumière, une poursuite désespérée, qui se concluait par un étranglement. Ailleurs encore, tout un groupe de corps, flottant dans une rivière, retenus par un amas de roseaux. Et partout, à mesure que passaient les heures, tellement d’horreur, que le temps manquait pour en faire mention. Plus de taxis pour permettre aux imprudents, aux incrédules de rejoindre leurs domiciles. Pas plus sécurisés que le reste !
Monsieur Georges, dans cette panique générale, était resté de marbre. Observateur attentif et prudent. Les yeux rivés sur la poignée de la porte et sur Pignouf. Que le monde s’écroule, s’il devait s’écrouler, tant que son hamster demeurait vivant. Que le monde tremble et fasse dans son froc, ce n’était pas son affaire. Et puis, minuit ne venait-il pas de sonner ?
Alors, les connards, bien rigolé ?
Merci pour tous ces 50 euros ! Tellement pleutres et stupides, que vous n’avez pas compris que tous ces cadavres n’étaient que des mannequins. Comment je m’y suis pris ? Je vous ne le dirai pas. Le compte à rebours est engagé. A l’an prochain, pour une prochaine nuit d’épouvante. A moins que vous n’ayez découvert le pot aux roses, d’ici là !
Belle journée, les connards !
Au lit, Pignouf. Exceptionnellement, tu vas pouvoir dormir dans ma chambre. N’a-t-on pas bien travaillé ? Quelle laborieuse nuit. Je suis mort.

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Eric Lelabousse · il y a
Bravo et bonne continuation.
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc, je m'étais bien amusée à l'écrire. Si vous êtes tentés, j'en ai une autre pour portez haut les couleurs. Merci encore et le meilleur pour vous
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Les Histoires de RAC · il y a
Brrr...
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coquelicot Coquelicot · il y a
mais non ! c'est juste un malheureux...
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Les Histoires de RAC · il y a
Argh alors !
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Sylvie Talant · il y a
La deuxième partie est vraiment flippante avec ses torrents de cadavres et la fin est un soulagement mais quel est le rôle du hamster Pignouf là dedans à part avoir servi de prête nom ?
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc pour ce super commentaire. Pignouf, c'était pour souligner le côté déjanté du personnage. Beau week-end
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Cristo R · il y a
Halloween, ras la casquette, aurait pu dire monsieur Georges. 'Pignouf' cela fait penser aussi à monsieur Pignon avec Villeret dans le 'diner de cons' ou 'l'emmerdeur' avec Jacques Brel ...) On y est en plein avec cette histoire d'Halloween de Georges "Pignon" et son pignouf qui ne finit pas dans le four heureusement.
Mes 5 voix

et ma cavale en prime ah ahhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Après tout, les gens aiment se faire peur à Halloween !
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Chateau briante · il y a
une nuit très agitée pour Monsieur George et son hamster !
un message numérique qui, faisant référence à tous les acharnés de SE qui se tuent à la tâche pour créer des monstres à concours en 6 heures, provoque un beau chaos !
un point de vue intéressant et inédit !
mon franc soutien

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Daniel Nallade · il y a
Mon soutien pour ce texte !
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coquelicot Coquelicot · il y a
grand merci à vous
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Nolwenn Guezo · il y a
Le début me fait penser à américan nightmare... la suite pour montrer la propagande des réseaux sociaux sur un quelconque remède pour se sauver mais ne peut on se sauver seulement soi même car il n’existe aucun remède pour exister, perdurer... nous vivons dans un monde capitaliste, commercial à souhait et votre texte l’a mis en lumière ! Merci pour ce très bon moment de lecture
Belle narration
Si le cœur vous en dit venez pousser les portes de ma folie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-porte-de-la-folie?all-comments=1&update_notif=1573161066#fos_comment_3865064

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coquelicot Coquelicot · il y a
merci infiniment pour ce max de soutien. Il est vrai que les réseaux sociaux s'avèrent de plus en plus être une véritable plaie. Alors que l'idée de départ était de faire se rencontrer les gens, d'échanger. Triste. Heureusement qu'il existe encore sur Facebook de véritables échanges, dans l'amitié et le respect mutuel.
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Clara Wissant · il y a
Merci pour votre commentaire sur Défense d entrer. Bonne idée que cette mort devenue un commerce.
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coquelicot Coquelicot · il y a
et merci à vous. Amitiés de monsieur Georges et Pignouf
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Diamantina Richard · il y a
On sent que vous vous êtes fait plaisir à nous faire cavaler ! Mention particulière pour le nom des deux personnages Monsieur Georges et son Pignouf !
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coquelicot Coquelicot · il y a
il est vrai que j'ai vécu cette histoire comme un jeu... merci pour votre soutien