La jeune fille courant à son rendez-vous

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Je passe le plus clair de mon temps à écrire lorsque je ne voyage pas. Et même si je voyage! J'ai été quatre fois finaliste du Prix Hemingway, publiée par les Editions du Diable Vauvert. J'ai  [+]

Image de Hiver 2019

La météo est épouvantable. L’océan est hors de lui. Je reste cloîtré. J’observe. Que faire d’autre, à ce point de dépendance ? Il y a bien longtemps que mon espace vital se réduit comme peau de chagrin et que ma vision se limite à ce paysage marin, toujours changeant et sans cesse immobile. Et encore, je n’ai pas trop à me plaindre, mes fonctions motrices et intellectuelles ne m’ont pas laissé complètement en plan.
Depuis la baie vitrée de ma chambre, j’ai un point de vue imprenable sur la jetée. Balayée par la tempête, on dirait un esquif fragile, un ridicule moignon terrestre tantôt à sec, tantôt submergée si longuement par les vagues qu’on le croirait envoyer par dix mètres de fond. Et puis miracle de la nature sans cesse renouvelé, il réémerge. Tout shampouiné d’écume blanche. Peut-être qu’on sera évacué cette fois, comme il y a deux ans. À la télé, ils disent que ça se produira de plus en plus souvent ces déchaînements climatiques. Nous, ça nous fera une distraction. À chaque fois, ça fait de la place. Ça favorise l’arrivée de nouveaux venus. Il y en a plein qui ne supportent pas le voyage.
— Le turn-over joue à fond.
Son heure, et conséquemment la mienne, c’est dix-sept heures. C’est la sortie du collège Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Je suis prévenu par les tintements de la cloche. Il lui faut trois minutes pour passer devant ma fenêtre au premier étage de la résidence. Elle ne court pas, elle vole. Cheveux blonds et jupette au vent, fragile, aérienne, elle a la silhouette tendue et souple de l’envol. C’est une petite fille comme j’aurais aimé en avoir une. Mais à vouloir courir des chimères, on se retrouve un jour, bête et nu, indien dans le métro. Puis on devient une loque quand sonne l’heure de passer à la caisse. Tout juste bon à s’attirer les aimables faveurs buccales d’une aide-soignante généreuse, un ultime rien d’humanité dans une fin de vie inhumaine.
— Courez fillette, je l’ai vu, il vous attend sur le banc près de la jetée.
Elle marque toujours un temps d’arrêt en passant devant ce qui est devenu mon chez moi pour quelques temps encore. Un petit geste de la tête qu’elle relève dans ma direction. Cela me suffit à capter son regard profond d’aigue-marine et son sourire. Ce si beau sourire. Sa main m’envoie de petits et discrets signaux. Je ne le jurerai pas, mais je crois bien qu’un jour elle m’a envoyé un baiser furtif du bouts des doigts. Je le lui ai rendu comme j’ai pu. Comme un vieux con que je suis, coincé sur mes deux quilles fluettes et décharnées qui me portent à peine. C’est pour ça que je suis presque toujours en fauteuil roulant. Il ne faut pas que je fasse de gestes intempestifs, le médecin me l’a dit et répété, vous risquez des micro-fractures, une hémorragie interne.
J’aimerais pouvoir lui dire je t’aime. Qu’elle même jamais ne cesse d’aimer. De l’aimer, lui. Un autre. De s’enivrer, de rêver, de suivre son désir comme on suit longtemps dans le ciel les longs et merveilleux vols des oiseaux vers le Sud. Mais je n’ai plus de voix ; elle n’est qu’une bouillie infâme depuis qu’on a creusé dans ma gorge. Elle lui ferait peur.
Take care, fillette, take care.
Elle a cinq minutes de retard. Cette maudite prof de maths sans doute. Elle n’a pas vu qu’il n’était pas au rendez-vous. Le banc est vide. Elle court. Elle a peur de le manquer. La visière de son ciré jaune lui obstrue la vue ; elle ne me regardera pas, ne s’arrêtera pas, n’aura aucun geste, aucun regard, elle courra, courra à sa rencontre, puisque c’est toujours comme ça, rien n’arrête une jeune fille qui court à son rendez-vous.
Elle est aveuglée. La pluie redouble. Les vagues sont de plus en plus hautes et se fracassent sur les promontoires rocheux avec l’envie furieuse d’en découdre leurs dentelles béton. Il fait nuit.
Des éclairs au loin m’avertissent du danger. Une grande vague, une scélérate, celle que tous les marins en mer redoutent d’affronter un jour, toute écume dehors, monstrueuse, éclatante de blancheur dans la nuit noire, comparable à la vague de Kanagawa pour son énormité, suivie peut-être de ses deux sœurs, va tout emporter. Elle déferle.
— C’est là, dans un instant.
J’aperçois à peine son ciré jaune sous le réverbère aux lueurs intermittentes sous la tempête, tel une balise à la dérive. Elle lui tourne le dos. Je dois l’avertir. Elle ne va pas la voir arriver. Je hurle. La baie vitrée est un obstacle. Ma voix, ma pauvre voix, ces borborygmes qui me tiennent lieu d’organe, doit faire quinze décibels, à tout casser, dans les bons jours après la kiné. Elle ne peut pas l’entendre. Ouvrir la baie. Vite. La faire coulisser. Je dois l’ouvrir. Il le faut. Jeter toutes mes forces. M’arc-bouter. Me tenir sur mes jambes. M’appuyer. Elles craquent. Un bruit d’os et de visserie mal huilée en sort criant l’état de décrépitude où je dégringole chaque jour un peu plus. J’y suis presque. Et quand dans un grand mouvement, la baie s’ouvre enfin à la fureur des flots et du vent, quand mon élan m’emporte, le cri que je pousse, bestial, infâme, sorti du fond de mes cellules les plus nauséabondes, m’accompagne jusque sur le bitume immergé du perron. Deux mètres cinquante plus bas.
Je n’ai pas perdu connaissance. Je souriais aux anges quand ils se sont penchés sur moi.
Je crois bien avoir vu un ciré jaune s’éclipser sous les barres d’eau qui striaient la nuit.
Ils m’ont demandé ce qui avait bien pu me pousser à sauter par le balcon par le temps qu’il fait. Un médecin a suggéré un pic de douleur sans doute trop intense...
J’ai bien vu qu’ils croyaient à un délire.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Beau rythme, bel élan, bravo !
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Cudillero · il y a
Une bien jolie nouvelle, sensible et attachante. Mes voix.
Si le cœur vous en dit, je vous propose un pantoum :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vent-d-automne-a-susurre
Bonne soirée

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette œuvre attachante et fascinante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Sophie Dolleans · il y a
Histoire intéressante qui monte crescendo en offrant aussi de très belles images de la mer déchaînée.
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Dimaria Gbénou · il y a
J'admire le style ö combien impeccable ! Bien beau le fil de narration. j'adore. +3 dans votre caisse. Un tour sur ma page me fera énormément plaisir. J'ai deux textes en compétition. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Corinei · il y a
voté c'est interpellant et me laisse un sourire aux lèvres
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Zouzou Z · il y a
...ou la fin d'un long voyage , mes voix !
en finale Poésie avec ' De sa vie en rose ' si vous aimez

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Françoise Mornas · il y a
Beau, émouvant, une description fine et humaine des petits riens qui font le quotidien des personnes en maison de retraite et de tout ce qui passe dans leur tête. Mes voix !
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Paul Thery · il y a
Excellent ! (et pour que ce soit vraiment parfait, il y a juste les accords de participe passé des lignes 7 et 8 à revoir, mais pas de soucis, la vague a tout recouvert)
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Melinda Schilge · il y a
La mer qui se déchaîne et qui emporte les derniers élans d'un homme broyé...

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