La haie de la honte

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Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

Une haie partage les deux pavillons depuis quinze années maintenant. Une haie, ou plutôt un mur de la honte, bordée par deux cyprès en guise de miradors. Un rempart que même les chats ne franchissent pas de peur de se faire massacrer par des balles perdues. Personne ne s’aventure plus dans ce no man’s land où la végétation est laissée à elle-même. Un terrain en friche, protégé par des barbelés sous forme de ronces aux épines malintentionnées.

Je ne sais pas pourquoi il en est ainsi, mais j’ai été élevé dans la haine de nos voisins. Ils auraient commis l’irréparable lors d’une nuit d’été. Quel irréparable ? Je ne l’ai jamais appris ! Quelque chose de tellement abject que les enfants n’ont pas le droit de le savoir. Un événement qui a déclenché une guerre froide pire que celle entre l’Est et l’Ouest.

Je viens de fêter mes quinze ans et l’adolescence fait naître en moi un rebelle. Quelqu’un qui ne peut accepter une telle situation. Bien décidé à crever ce mystère, je suis prêt à tout pour connaître l’origine du conflit. Quitte à me fâcher avec ma propre famille.

Ce matin, je me suis approché de la zone interdite, ai déblayé quelques buissons malveillants, avant de découper une brèche dans le mur. Une petite trouée qui me permet d’apercevoir l’ennemi. Je suis à mon poste d’observation depuis une demi-heure, lorsqu’il apparaît enfin. Un rival qui ne me semble pas du tout belliciste, puisqu’il se présente sous la forme d’une jeune fille ravissante, habillée d’une robe légère aux motifs floraux, d’un chemisier en lin et de mocassins assortis. Serait-ce un leurre ? Une façon de m’attirer dans un piège ? De me faire franchir l’impensable ?

Sur mes gardes, les battements de mon cœur montant dans les tours, j’examine les manœuvres adverses. Si elles consistent à me séduire, je dois avouer qu’elles sont habiles. La belligérante, dont la longue chevelure épouse le rythme de ses pas, chante une mélodie qui pourrait même tromper un inspecteur de la Stasi. Elle évoque une source d’eau vive qui coule comme une chanson à travers une nature accueillante. Un stratagème digne du KGB, songé-je en ne pouvant plus écarter mon regard de cette apparition.

Je décide de poursuivre mes investigations, bien que le pire puisse m’arriver si mes parents me surprenaient. L’ennemi entreprend alors de se déshabiller. Le chemisier tombe vite à ses pieds et, dans un mouvement aussi gracieux que leste, la robe le rejoint. Il dégrafe son soutien-gorge pour se retrouver en petite culotte qui ne cache plus grand-chose de ses positions stratégiques.

La jeune fille déroule alors une couverture sur le gazon, l’installe soigneusement, avant de se coucher dessus, face au soleil. Là, elle semble s’abandonner dans la contemplation de l’azur, tout en s’étirant de tous ses membres, à l’instar d’une chatte qui s’apprête à faire la sieste. Je ne peux qu’admirer la perfidie d’une telle opération : aguicher l’adversaire pour mieux le neutraliser !

Que faire ? Battre en retraite ? Il n’en est pas question ! Attaquer ? Oui, mais de quelle manière ? D’ailleurs, de quelles munitions disposé-je ? J’en suis là de mes réflexions lorsque j’entends une voix traverser le mur :
— Voisin ! Si tu veux, tu peux me rejoindre !
J’écoute alors ma propre voix répondre :
— Oui, mais comment ?
— Il y a longtemps que j’ai fait un trou dans la haie. Tu peux y passer à quatre pattes assez facilement. Il se trouve un peu plus loin, caché par un Leyland.

Dilemme cornélien. Toutes les cellules de mon corps me poussent à la rejoindre, lorsqu’une partie de mes neurones s’y opposent. Tant pis ! Je m’offre à l’ennemi ! J’ose franchir le Rubicon ! Après quelques contorsions, je me retrouve près de l’adversaire. De plus près, il paraît encore plus machiavélique : sa peau bronzée propose au soleil et à mon regard une perfection de la nature. Mes yeux ont du mal à quitter la contemplation d’une poitrine à damner un saint… a fortiori un adolescent boutonneux !

— Mets-toi à l’aise et installe-toi auprès de moi, me souffle-t-elle dans un sourire rempli de promesses.
Mes vieux réflexes de guerrier ne résistent pas plus de quelques secondes, avant que je n’enlève mon polo pour me retrouver en short.
— Tu peux ôter le bas si tu veux, cela ne me gêne pas du tout !
La perfide attaque ! Me dépouiller ainsi de mes défenses ! Ah, la manœuvre est habile ! Digne de Mata Hari ! Il n’en est pas question !

Mais ma libido ne partage absolument pas mon point de vue. N’écoutant que sa propre volonté, elle entreprend de jeter mon bermuda sur l’herbe, pour dévoiler un slip légèrement gonflé. Tâchant de cacher cette protubérance, je m’allonge à côté de l’adversaire en lui présentant plutôt mes fesses.
— On n’est pas bien, là ! me glisse-t-elle dans une respiration aux effluves sucrés.
Je balbutie quelques borborygmes, avant qu’elle ne rajoute :
— Il y a longtemps que je t’observe à travers la haie. Je la franchis d’ailleurs quelquefois pour mieux t’admirer ! Je connais tes habitudes et tes centres d’intérêt. Tiens, par exemple, je sais que tu es un fan de tennis. Tu es même classé 15/2 !

Ne me laissant pas le temps de lui répondre, sa main se pose sur ma cuisse, telle la première manifestation d’une attaque fulgurante. Je reste sur la défensive, n’ayant plus beaucoup de munitions. Où sont mes troupes ? Je me retrouve dans la position de Napoléon à Waterloo ! Alors, dans une manœuvre désespérée, je me laisse faire, escomptant ainsi endormir l’ennemi pour mieux le combattre.

L’assaut se précise puisque nous sommes maintenant complètement nus. Prenant l’initiative, mon adversaire entreprend de faire taire toute opposition, par un baiser langoureux. Se cramponnant alors à mon cou, il nous retourne et je me retrouve sur lui, dans une posture plus dominante.

Tandis que j’allais renforcer mes positions par une percée, la jeune fille se libère de mon entrave, se place sur son coude et m’annonce :
— Voisin, tu n’as pas honte ! On ne couche pas avec sa sœur !

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Mon Dieu, de la jolie chute de reins, passer à une chute si tragique... C'est plutôt terrifiant !
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Gérard Muller · il y a
Merci RAC, j'ai voté pour vos animaux
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Merci Gérard, c'est gentil de votre part. A+++
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Mieux que la première fois !!
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Ombrage lafanelle · il y a
Sympathique petit texte sur fond de guerre froide. J'aime bien
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Soseki · il y a
Un texte dont j'aime le ton et la chute !!
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Gérard Muller · il y a
Merci Soseki.
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Paul Marie · il y a
tres bonne chute, j'aime bien vos histoires
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Gérard Muller · il y a
Merci Paul. J'ai voté pour votre "perfection" qui m'a réjouit, avec une chute de promesses empoisonnées !
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Nelson Monge · il y a
Un contexte judicieux pour une chute qui surprend le lecteur. Félicitations !
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Gérard Muller · il y a
Merci Nelson. J'ai beaucoup aimé votre "pacte de Philadelphie". Une nouvelle rondement bien menée.
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Julien1965 · il y a
C’est rondement bien mené et j’ai beaucoup apprécié l’usage du vocabulaire en lien avec l’Histoire. Et puis c’est parfois drôle...
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Gérard Muller · il y a
Merci Julien pour ce commentaire fort bien argumenté. J'ai bien aimé Ispahan, d'autant plus que je suis allé en Iran. On retrouve bien l'atmosphère de ce pays. Par contre, j'ai eu quelques difficultés avec votre gestion des temps, entre le présent narratif et le passé. Quelquefois, cela se mélange un peu.
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Julien1965 · il y a
Merci Gérard. l'usage du présent pour les souvenirs les plus vivaces, les plus présents dans la tête du narrateur, et puis les autres, plus ou moins réécrits au passé. Cette impression que l'usage unique du passé alourdit le texte, mais ce n'est que mon impression.
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Gérard Muller · il y a
OK bien compris, et c'est parfaitement maîtrisé, sauf une fois. Pourquoi pas tout au présent (sauf les flashbacks)?
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Julien1965 · il y a
Car j'aime le passé narratif, comme une voix-off dans un film qui conduit le lecteur à découvrir une succession de scènes, qui elles sont toutes au présent.
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Julien1965 · il y a
J'ai utilisé le même procédé pour le texte Hannah. j'écris en ayant toujours un film plus ou moins net au départ dans ma tête...
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Mireille Bosq · il y a
Et la vengeance sauta les générations. Cette histoire n'est ni comique ni tragique mais aborde ce que fut la tragique coupure du mur. Le reste est "l'emballage " d'une vraie tragédie.
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Gérard Muller · il y a
Merci Mireille. J'aime bien l'emballage.
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MATARIO13 · il y a
ha ha la chute de cette enquête en terrain ennemi est absolument inattendue et terrible. Bravo
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Gérard Muller · il y a
Merci Matario.
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Muriel Duenas · il y a
On a bien envie de connaître la suite....ah les maudits secrets de famille !!
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Gérard Muller · il y a
Merci Muriel. On attend vos écrits !

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