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La Grise

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Léo Denat

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Avec un soupir, je pousse la porte de mon immeuble et me coule dans la circulation piétonne avec mon chien. Je le laisse me guider à travers la ville, avançant vers Central Park à une allure assez soutenue : il connaît la route. J’entends autour de moi la vie se dérouler : les gens qui ne disent rien sauf des grommellements de temps en temps ou une conversation téléphonique qui s’échappe, le bruit de leurs pas sur le pavé, les voitures qui se klaxonnent dessus, bref, la ville, la grande. La ville rêvée et pourtant si commune. Je n’ai jamais compris la fascination qu’ont les étrangers pour New-York : une fois qu’on ne regarde plus les grands écrans et les taxis jaunes, elle n’a rien de spécial. Ça fait bien longtemps que je ne la vois plus, la ville. Bah, elle n’était déjà plus magique pour moi. Et voyons le côté positif des choses : je n’ai jamais aimé le gris. Alors ça ne me manque pas, parfois.
Nous arrivons à Times Square, Lieska et moi. Je l’entends très clairement. Et j’ai tellement fait ce chemin... Je le reconnaîtrais les yeux fermés ! Je souris. La blague n’est pas drôle, mais je m’en fiche, moi elle me fait rire. Je dois paraître tellement bizarre à sourire au milieu de tous les autres. Cette simple pensée me fait sourire encore plus. Depuis que j’ai perdu la vue, j’aime bien me sentir différent, je l’avoue. Les gens peuvent bien penser ce qu’ils veulent, je m’en fiche, je ne les vois pas. C’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’une fois passé le pizza hut et son odeur de pâte chaude, reconnaissable entre mille, je n’ai pas vu les trois hommes qui s’étaient approchés de moi. Leurs pas se mêlaient à ceux de la foule, comme tant d’autres. Puis j’ai compris qu’il y avait un problème quand une main s’est posée sur mon épaule et qu’une voix m’a glissé doucement :
« - Tourne à gauche. Si tu cries, on te plante. »
Je n’ai pas pris peur. Quelque chose dans ma tête s’était endormie d’un coup. Comme si je savais que tout ça allait arriver, et que je ne pouvais rien faire. J’avais simplement l’impression de voir la situation de l’extérieur.
« - Mon portefeuille est dans ma poche gauche. Prenez-le. Je ne cherche pas les embrouilles, j’en ai pas les moyens.
- Shut up. Suis. »
Je tournais, donc. Le bruit avait décru d’un coup, on devait être dans une ruelle. Un homme apostropha celui qui me tenait dans une autre langue que l’anglais, de l’espagnol peut-être. Je ne savais pas. Je ne réfléchissais plus. Lieska se mit à grogner.
«  - Prenez mon porte-monnaie. Je n’ai pas de portable. Je ne veux pas trop de problèmes.
- On s’en fout de ton fric. Enlève tes lunettes et regarde-nous. Et dis à ton clebs de la fermer ou on lui crève les yeux.
- Ca va poser problème, pour les lunettes. Peux pas vous regarder, c’est pas évident ? »
Apparemment, mon ton ne lui a pas plus. J’ai reçu un objet métallique en plein sur la pommette avec assez de force pour que quelque chose craque dans mon visage. Une batte de baseball, me dit une pensée avant que la douleur n’arrive. Je tombe et lâche Lieska. Je l’entends attaquer. Je l’entends hurler. Je lui fais écho. C’était elle qui m’accompagnait tous les jours depuis l’accident. Sa douleur était la mienne.
L’illusion s’est brisée d’un coup : c’était bien moi allongé dans la rue, avec du sang qui coule sur le visage. C’est bien moi qui se fait agresser. C’est bien mon chien que je n’entends plus du tout. Ce sont mes larmes qui se mêlent à mon sang. C’est ma peur qui coule dans mes veines.
«  - relevez le et tenez le. On va lui défoncer les dents. »
Je ne comprends pas. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais plus. J’ai mal. Je sens le sang couler de mon corps. Batte sur la jambe. Craquement. Douleur. Je ne peux pas hurler, ma gorge est enfoncée. Je cherche à respirer. Ne peux pas. Leurs odeurs m’emplissent les narines. Sang. Sueur. Crasse. Une vague de rage monte dans ma poitrine. Elle se transforme en cri
« - POURQUOI ?! »
Ils s’arrêtent deux secondes. Puis un déplacement d’air se fait entendre. Dong. Ma tête. Je me retrouve par terre encore une fois, des étoiles dansant devant mes yeux. Je les entends partir en courant.
Attends. Des étoiles ? Je vois ?
La douleur a passé un seuil. Je ne la sens même plus. Je souris au béton sale. Pour une dernière fois, j’ai vu de la lumière derrière mes paupières. Je me sens bien. Je tends le bras et sens de la fourrure près de moi. Je me rapproche de Lieska. La prends dans mes bras. Me recroqueville sur elle. Je ne peux plus rien faire si ce n’est laisser mes pensées dériver. New-York la grande, New-York la belle, la grise, les gens savent-ils que tu recèles une gangrène pire que toutes les maladies ? Combien de personnes sont dans le même état que moi, aujourd’hui ? dix ? Cent ?
Je ne sais pas. Je suis tellement fatigué. Je sers Lieska un peu plus fort. Non, ma chérie. Pas de central park aujourd’hui. Plus tard, peut-être...
Je m’endors pour ce que je sais être la fin, un sourire aux lèvres. Peut-être y aura-t-il des couleurs, là-bas.

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