La Grenouille et le Mandrin

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J'écris... je m'éparpille... les mots pétillent... et je frétille  [+]

Image de Eté 2016
Si je vous dis « grenouille de bénitier » ? La plupart d’entre vous répondront : « en voilà une race ! il faudrait qu’on s’en passe ». D’autres, tout prudemment, penseront in petto : « évitons de parler religion, en ces temps fluctuants on ne sait jamais trop qui l’on va offenser ». Mais j’en connais certains qui auront souvenance de celle qui, rêvant de quitter cette engeance pour voir du pays, se trouva raplapla au fin fond du grand sac d’un jacquet de passage.
Oyez donc la suite de son histoire.

Notre globuleuse sirène avait la vie chevillée au corps, mais l’en vie suffit-elle quand on n’a plus de bol où tremper ses écailles ? Pas la moindre petite goutte d’eau pour soulager sa pépie, pas la plus petite mare pour illuter ses branchies ! Coincée dans les croquenots au fumet désastreux du pèlerin flapi, la grouazelle asséchée sentait sa fin prochaine. Quand soudain son tombeau – enfin, pas encore trop – fut pris de soubresauts. C’était un pillard de comptoir, un cul-d’jatte kleptomane cul-béni à ses heures, qui, venant en louc’dé grenouiller les recettes de la cure déserte, agitait la besace. L’aubaine était trop belle.
Le batracien curieux, et c’est là un défaut qu’il ne faut point avoir si l’on veut éviter maints tracas et déboires, dérangea l’estropié en plein dans son effort. L’indiscrète roussette ouvrit sa large goule – prends garde guernoulette, à trop vouloir savoir on risque la défaite – et flûta sans ambages :
— De croâ ? De croâ ? Que faites-vous donc en ces lieux à fouailler un paquet qui, si j’en croâ ma foi, ne vous appartient pas ? Et en quel attirail vous voici condamné? Et quel est votre emploi ? Dit-elle au contrefait surpris dans son projet.
— De nuit, comme de jour, c’est selon, je prie et m’agenouille pour ensauver mon âme, riposta le gredin qui, pris la main dans l’sac, en lâcha son butin.
— Alors croâ ? Vous priez ? Vous m’en voyez fort aise. Mais de génuflexions, point ne pouvez en faire, pour cela il faudrait que vous soyez complet !
— Oyez donc la coquine ! N’avez-vous en ces lieux de respect pour les gueux qui souffrent à ne trouver un prie-Dieu à leur taille ? répliqua derechef le mandrin amoindri.
— De croâ ? De croâ ? Puisque sur les genoux vous êtes et demeurez, excusez ma requête : pouvez-vous, s’il vous grée, me sortir de ce sac aux odeurs pestilentes et me rendre à ma conque qui se languit de moi ?
— Et pourcoâ le ferais-je ? Point ne suis-je un saint, répugnant batracien. Je ne suis pas, de loin, celui que vous croâyez ! En rien n’ai de confiance si ce n’est en l’argent ! Je sais bien qui vous êtes, bigote postillonne ! Aussitôt libérée vous irez blablater et me dénoncerez !
— Pour croâ ? Pour croâ ? Sur la croâ qui là-haut nous juge sans appel, je vous jure de ne point vous charger. Pour preuve de mon crédit ? Allez trousser ce gueux qui dort à poings fermés. Dans son sac de jacquet où il me tient fermée, vous trouverez fortune dans un gousset replet.
— Et coâ donc en échange de moi exigerez ? Signifia l’avorton nabot en roues flaquettes.
— M’ensortir de ce piège, me plonger au cruchon qui sur l’autel attend, que je puisse à foison y étancher ma soif et lustrer mes branchies. C’est tout ce que je mande. Pour vous la peine est faible, mais pour moi elle est grande. Cela vaut bien, je pense, quelques pièces en échange ?
— Allons donc ! Pour aller au comptoir vous mouiller le gosier et sur moi dégoiser ? Je connais un endroit où vous pourrez flûter tout votre soûl sans à quiconque porter ombrages.
Sitôt dit, sitôt fait. L’homme tronc à roulettes du sac se saisit, en sortit le gousset, ouvrit en grand sa goule et goba la guernoule ! Et le mandrin ravi partit avec la caisse.

Ne cherchez pas de morale à l’histoire, n’en déplaise aux pensants, qu’ils soient blancs ou bien noirs. Bien mal acquis parfois profite, et j’aurais bien du mal, en ces temps incertains, à dire Coâ que ce soit... si ce n’est au revoir !

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