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La grenouille des bois

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— A quoi penses-tu ?

— A rien de particulier.

Je sais bien à quoi elle pense, quand ses yeux divaguent au-delà du jardin et se perdent en amont du moulin. Je l’enlace et nous nous faisons un câlin réconfortant. On est bien tous les deux.


Cette nuit de l’hiver 54 l’Abbé Pierre hurlait la détresse des pauvres et des sans-logis et nous n’en savions rien. Sans radio, sans électricité à part la misérable production du vieux moulin désaffecté.

Cet hiver-là l’embâcle du bief bloqua la roue, nous privant définitivement du peu qu’elle dispensait.

Grondant sa colère, papa chaussa ses bottes, endossa son parka, engloutit un verre de gnôle cul-sec et muni d’une torche et d’une pince monseigneur descendit jusqu’au moulin, bien résolu à casser la glace.

Deux heures après, ne le voyant pas remonter, nous décidions d’aller à sa rencontre. Déjà à l’automne en dégageant les feuilles il avait ripé sur une pierre descellée et comme il ne savait pas nager...

Nulle lueur autour du moulin et aucune trace de papa. Nos appels se perdaient dans l’air cristallin. Il avait emporté la seule torche dont nous disposions, ce qui ne facilitait pas les recherches.

Le petit jour craquant de gel nous trouva horrifiés par notre découverte. Papa avait dû glisser sur la pierre descellée du muret bordant le bief et coulant à pic par le trou qu’il avait réussi à établir, il gisait maintenant sous une couche de glace translucide qui s’était reformée rapidement. Impossible à percer sans moyens, la pince ayant suivi papa dans sa descente.

Maman sans un mot tourna le dos au moulin et courut à perdre haleine vers la maison. A sa suite je franchis le seuil et la vis fouiller dans une vieille malle d’où elle extrayait un bouquin, relatant des expériences de mort imminente.

— Maman, il n’est pas gelé mais noyé. Noyé tu comprends, lui criais-je.

— Sous cinquante centimètres de glace tu crois qu’il n’est pas gelé ?

Niant l’évidence, elle se raccrochait à l’espérance de le ramener à la vie en le réchauffant.

— Ton grand-père ressuscitait bien les grenouilles des bois, qui avaient passé tout l’hiver complètement gelées sous quelques feuilles, grâce à la graisse accumulée et au sucre qui refluait dans leur foie. Ton père est suffisamment enrobé pour résister au froid lui aussi et avec ce qu’il se met dans le cornet, son foie vaut bien celui d’une grenouille.
Attendons le dégel. De toute façon on ne peut rien faire pour l’instant.

J’étais sidéré par la façon dont elle prenait la chose. Personnellement la perte de mon père ne me causait pas un chagrin insurmontable. La façon dont il se comportait avec maman quand il avait abusé du pinard ne plaidait pas en sa faveur. Nous portions tous les deux les traces de ses colères. Plus je grandissais, moins je supportais ses crises et la haine qu’il lisait dans mes yeux ne faisait qu’accentuer sa rage.

*****

Vinrent des températures favorables à la fonte des glaces. Tous les jours nous descendions au moulin, prendre des nouvelles de papa. Plus la glace de surface s’amincissait, plus il remontait. On pouvait dorénavant distinguer son visage parfaitement conservé, avec une expression de bien-être typique des morts par hypothermie.

*****

Ce matin papa flotte, il est raide comme un bâton et de ce fait plus facile à transporter. Nous nous servons d’un vieux lit Picot en provenance du grenier, comme d’une civière. Pas léger le gaillard, avec l’eau qui alourdit ses habits.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— On le met dans la baignoire et on fait chauffer de l’eau dans la lessiveuse.

Une heure après la cuisine a des allures de sauna. Nous cramponnons la lessiveuse par ses anses et la vidons petit à petit dans la baignoire. Faut pas l’ébouillanter en plus. Peine perdue, papa ramollit mais ne revient pas à la vie.

— Faut te faire une raison maman. De toute façon il était de moins en moins chaleureux, reconnais-le.

— Va chez les Bergnoux et appelle le docteur Giraud, me commande-t-elle. Je reconnais bien là une femme de tête, qui a dû bien souvent prendre les décisions pour la maisonnée.

Si le docteur est disposé à signer le constat de décès, l’adjudant de la brigade qui l’a accompagné, souhaiterait quelques éclaircissements sur les faits qui ont conduit à la mort par hypothermie de papa.
La technique de réchauffement ressemble tellement à un homicide par noyade.

Après nous avoir interrogés séparément maman et moi et devant l’assurance du docteur que les poumons du défunt ne contiennent pas d’eau, l’affaire est entendue. Le constat signé et contresigné, les services funéraires pourront enlever le corps dès demain.

Demain j’irai récupérer la pierre qui gît au fond du bief et la repositionnerai à l’endroit où je l’avais descellée.
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Dolotarasse · il y a
Le crime parfait !
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Séverine Cappiello · il y a
!!!"Sem palavra" comme on dit au Brésil. félicitations
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Isa. C · il y a
Moi avec mon caramel et toi avec ton caillou... Y'a du dégat!
Cela dit ton hibernatus est mort, mon goret est juste cuit.. Tu es plus féroce😁

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Picardy · il y a
Super !
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Eva Dayer · il y a
Quel texte ! un rien morbide, mais captivant. Je ne m'attendais pas à cette chute, j'étais prête à croire en la résurrection ... Beau portrait de la mère.
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Long John Loodmer · il y a
Les miracles c'est dans la vraie vie 🤣
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Pénélope · il y a
Un bon petit mini polar: ambiance, milieu, personnages, chute surprenante après le ton de la première partie: "nous trouva horrifiés…" Tout devient progressivement glauque et cruel.
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Long John Loodmer · il y a
Les humains normalement constitués peuvent avoir des sentiments ambivalents. Je me suis aussi posé la question, mais j'ai pensé que malgré leurs rapports avec le père, ils pouvaient être horrifiés par le spectacle. J'aime bien ton idée de progression dans le sordide.
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Atoutva · il y a
Une chute surprenante !
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Gerard de Savoie · il y a
j'ai dévoré ce texte.... un drame ciselé avec humour.
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Long John Loodmer · il y a
J'espère qu'il en reste assez pour les autres ?
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Paul Thery · il y a
Excellent ! Un de tes tous meilleurs textes, sinon le meilleur !
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Long John Loodmer · il y a
La barre va être haute pour les prochains 😄
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Vrac · il y a
Curieux comme ce drame naturaliste est, également, drôle. une grande justesse de ton
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Long John Loodmer · il y a
Du rire aux larmes, il y a peu de distance

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