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La grammaire de la ville

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Judith Lesur

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104

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Quand je n'écris pas, je déchiffre la grammaire du paysage.

Comment les rues se conjuguent, comment elles se ponctuent d'arbres, les liaisons et les césures qui font le rythme de cette langue courante que j'apprends en marchant.
Je remarque les trottoirs qui s'articulent en trajectoires, les compléments d'objets qui s'accumulent sans toujours s'accorder, les virages de virgules qui séparent les murs.
Ici, des fautes de frappe qu'on ravale, là, des escaliers qu'on dévale comme la syntaxe, en sautant certaines marches.
J'entrouvre la parenthèse et me glisse dans le bruit de la ville. Je me promène sans dictionnaire. Je ne traduis pas, j'interprète.
Les bus ânonnent, les façades bégaient, assomment les passants d'assonances monotones. Les enfants font rimer leurs pieds sur l'asphalte puis vont mourir à l'école. Les chiens attrapent au vol les accents circonflexes et vont les rogner dans un coin. Les petits vieux trépassent sans tréma, les voisins s'apostrophent, la bouche pleine de cédilles.
Je m'assois entre les lignes, le dos calé contre une majuscule, les jambes dans le silence. Je me penche sur un détail. Il disparaît dans la bouche d'égout.
Un verbe réfléchit, prend son élan et traverse la rue. J'admire la bousculade désordonnée de ses subordonnées.
Je dévisage les figures de style, les traits tirés, les points de suspension sur les faces renfrognées des adolescents, les gueules d'euphémisme des réveillés trop tôt, les têtes sans épithète, les sourires hors sujet...
D'une échoppe s'échappe une phrase. Je respire son vocabulaire avant de reprendre la marche. La calligraphie de la ville me fait signe, ici, en braille rugueux sur un mur, là, une salve de lettres en béton armé. Tout est hiéroglyphe. Les paroles sont les archéologues du quotidien.
J'écoute.
Les fenêtres récitent leur alphabet et c'est entre les paragraphes des immeubles que je réapprends à lire.

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Lorelei · il y a
Le générateur m'a amené vers votre nouvelle! Sacrée découverte! Poétique et rythmé, on se laisse porter par les mots et les sons! Et encore, je ne l'ai pas écoutée... Prochaine étape!
je vous invite à découvrir ma nouvelle en lice pour le grand prix et peut-être, qui sait, à y ajouter quelques voix ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6
Merci pour ce moment de lecture!

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Felix CULPA · il y a
J'ai découvert ce chef d'oeuvre, cette perle rare, ce trésor linguistique, et je l'écoute en boucle sur soundcloud. Vous êtes une référence, une talentueuse et admirable écrivaine. Bravo ! Vous avez mon respect et mon admiration !
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Incorigibile · il y a
Un régal bravo et merci
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Gali Nette · il y a
Magnifique découverte, que ce texte lu et écouté !!! Bravo.
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Fredoladouleur · il y a
Formidablement écrit comme merveilleusement lu ! "Cette langue courante que j'apprends en marchant", j'adore ! Que de poésie et de trouvailles dans cette "Grammaire de la ville" ! Un seul regret, celui de n'avoir pu vous octroyer mes voix à l'époque et participer de fait, au succès de votre texte ! ^^
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Filiz Yiğit · il y a
Ahah j'adooore :)) bien écrit
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Garance · il y a
Rapporté du métro... J'ai avalé goulument ces mots ... Merci pour ce petit plaisir de début de semaine.
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Storia · il y a
C'est un peu tard pour venir commenter, mais je tenais à dire que j'ai beaucoup aimé votre texte! C'est une bonne idée, il fallait y penser. Bravo!
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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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JPB · il y a
L'imagination fertile et entretenue, c'est comme des fils sur le métier du tisserand. L'oeuvre prend forme et évolue. C'est à nous d'en tirer sa délicate substance. Merci.
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