La gloire de mon fils

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Je suis un grand père... 8 petits enfants, mes 3 enfants, 2 garçons et une fille, ont quitté le nid depuis longtemps... Alors je m'occupe... et je leur écris mes aventures les plus plaisantes et  [+]

A cette époque là, vers le milieu des années soixante dix, j'étais directeur d'une école primaire dans une petite localité perdue de la campagne bretonne. Je m'occupais des classes de CM1 et CM2, au sein desquelles Philippe, l'ainé de mes garçons, âgé de 9 ans était soumis à toutes mes exigences. Il travaillait très bien et obtenait de très bons résultats, pourtant, j'étais tout le temps sur son dos, ne supportant pas la moindre faute d'orthographe ou la plus petite erreur d'inattention. Heureusement, il avait les mercredis, les samedis après-midi et les dimanches pour s'évader.

Les jours de relâche, il allait à la pêche à l'étang communal, avec ses camarades, quand ceux-ci n'étaient pas réquisitionnés pour travaux dans les champs. Mais souvent, il allait seul, pouvoir gambader tranquillement dans les champs et les bois lui apportait une liberté dont il avait besoin et qui lui était interdite sur les bancs de l'école. Il aimait la nature, les animaux et surtout les oiseaux. Un jour, il recueillit sur le trottoir, un martinet, sorte d'hirondelle, qui venait d'être blessé par une voiture. La pauvre bête avait une aile cassée et ne pouvant plus voler pour se nourrir était condamnée à une mort certaine. Notre garçon l'installa dans une boite à chaussure garnie de coton, après lui avoir fabriqué une attelle pour son aile estropiée. Il embaucha son petit frère pour attraper des mouches et ils alimentèrent le blessé, en l'empêchant de bouger pendant plus de trois semaines. Un jour, l'oiseau, semblant totalement rétabli, on procéda à la cérémonie de remise en liberté, après l'avoir libéré de ses entraves et fait une dernière bise sur le haut du crane, Philippe ouvrit ses mains en lançant l'oiseau vers le ciel. Le martinet partit comme une flèche et disparut trop vite derrière les maisons.

Il lui arrivait aussi de tendre des pièges pour essayer d'attraper un merle ou une grive, mais les résultats dans ce domaine s'avéraient peu concluants. Quand il allait chez son oncle, qui était un grand chasseur. Il admirait ses fusils, celui de l'arrière grand-père: un fusil à piston qui trônait majestueusement sur le manteau de la cheminée, il se chargeait par la gueule, avec la baguette pour tasser la poudre; le "Robust" superbe calibre 12, juxtaposé avec deux canons cylindriques, très efficace à voir les hécatombes de gibier que le tonton ramenait; et la carabine à lunette :" 22 long rifle" dont les balles étaient dangereuses jusqu'à plus de deux kilomètres.

Entre son travail scolaire et ses aspirations, mon fils grandissait normalement et promettait de devenir un très beau garçon. Un tout petit problème vint troubler cependant, cette croissance sans nuages. A bientôt dix ans, il avait encore une dent de lait qui refusait de tomber. Une des deux incisives centrales de la mâchoire supérieure refusait de laisser la place à la dent définitive; celle-ci se trouvait bloquée dans sa descente et menaçait de se dévier vers une sortie latérale peu esthétique. Le moment venu: il fallut opérer! Cette opération, somme toute banale pour les professionnels nous inquiétait et pour donner du courage à notre garçon, nous cherchions le moyen de lui faire plaisir. La solution fut apportée par le tonton chasseur, on devait offrir à notre enfant une carabine 9mm! C'est un petit fusil d'un seul canon, qui tire des cartouches remplies de grenaille ou petit plomb.

Dès la sortie de l'hôpital, devant son cadeau magnifique, il retrouva bien vite un sourire que l'appareil dentaire destiné à faire descendre la dent définitive, ne parvenait pas à gâcher. On était au mois de janvier, les grives et les merles cherchant leur pitance quotidienne dans cet environnement venteux et glacé n'avaient plus qu'à bien se tenir. Et, l'envie d'utiliser cette carabine se faisait chaque jour plus pressante. J'avais mon permis de chasser valable pour la saison, le premier jour favorable à notre sortie était naturellement un mercredi. Il avait fait froid les jours précédents, quelques flocons avaient un moment blanchi la campagne, mais la neige n'avait pas tenu. Sur le coup de deux heures de l'après-midi, on sortit avec la voiture pour aller vers un bois de chênes et de châtaigniers qui se trouvait à quelques kilomètres de la maison espérant être tranquilles.
En traversant le bourg, le garagiste, qui était en même temps le tenancier du seul bar du village, nous aperçut. Je n'allais pas tarder à comprendre l'importance de ce clin d’œil. En effet, il n'y avait pas une demi-heure que nous chassions sans trouver la moindre cible pour exercer notre talent, qu'un monsieur en uniforme de garde-chasse nous rattrape et nous interpelle:
_"Bonjour monsieur, police de la chasse! Vous chassez avec votre fils. Je peux voir votre permis s'il vous plait."
Je lui tends le document sans mot dire.
_" Vous savez que votre fils n'a pas le droit de chasser, pourtant, il me semble que c'était lui qui tenait la carabine tout à l'heure?
_ je lui ai demandé de la tenir le temps de satisfaire un besoin pressant, mais il ne chasse pas. Voyez on n'a pas tiré et c'est moi qui ait les cartouches.
_ Votre fils doit, tout le temps, rester à deux pas derrière vous. C'est bien compris!
_Bien monsieur!"
Nous sommes restés quelques temps interloqués, observant le garde s'éloigner, fâché semblait-il de n'avoir pas trouvé motif à nous coller une contravention.
_" allez, on continue!" dit alors mon garçon, "on finira bien par trouver quelque chose... Justement, cet intermède m'a donné une idée, tiens la carabine, le temps que je me soulage."
Je m'avance vers le fourré, au pied d'une futée de chênes et je commence à faire pipi tranquillement. Alors, dans un bruit de battement d'ailes incomparable, un magnifique oiseau mordoré s'élance vers la cime des arbres. Tandis que je déplore déjà le fait de ne pas avoir gardé le fusil, mon fils instinctivement accompagne l'envol dans le même geste et "PAN!" : la bécasse foudroyée retombe à ses pieds.
_"Papa! S'écrie-t-il!
_"Eh bien! Fiston! La valeur n'attend pas le nombre des années dirait-on!"
Émus et heureux, on rentre à la maison, montrer et raconter à la maman la gloire de notre grand garçon.
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Evy · il y a
ouf vous avez eu chaud
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JACB · il y a
Merci pour ces jolies confidences Nonno ! Bien vu le clin d'oeil du titre ...
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M BLOT · il y a
C'est émouvant nonno! Ce lien énorme que vous nous décrivez . Bravo.je vote
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Utilisateur désactivé · il y a
Je n'aime pas la chasse mais c'est un texte fort bien écrit: continuez avec la plume et remisez le fusil !
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Nonno de Saint-Malo · il y a
Vous avez bien raison, ce sont des pratiques d'un autre temps, mais que voulez-vous, on ne renie pas ses origines...