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La girafe

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Cath Granjean

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Je suis une grande et belle girafe, mais ma haute taille ne m’a jamais conférée le statut de roi des animaux. Malgré ma démarche chaloupée sur des jambes fines, ma robe tachetée si régulièrement, mon cou altier et interminable, je n’ai jamais imposé le respect aux fauves et surtout aux lions. Ils me pourchassent sans pitié dans une savane où on court à découvert.
Pourtant, moi, girafe née en captivité, je n’avais jamais subi le stress de mes semblables africaines. Depuis ma plus tendre enfance, je suis soignée, bichonnée, nourrie par des hommes attentionnés même et qui de surcroît me sont attachés. Les conditions de ma naissance furent optimales. Un staff composé des plus éminents vétérinaires, spécialistes de la faune sauvage, assistèrent ma mère dans son combat à mettre bas. Quotidiennement, les gardiens animaliers me brossent, me liment les sabots pour éviter toute blessure, me font même la conversation. Mon enclos m’est réservé et le soir, on me met à l’abri des intempéries dans une sorte d’écurie luxueuse où le fourrage le meilleur reste à ma disposition.
Ma réputation dans la région n’a pas son pareil et je fais l’admiration des enfants et de leurs parents. Les appareils photos crépitent à ma seule venue. Rien ne m’amuse plus que de voir les contorsions des visiteurs pour que mon image apparaisse dans sa totalité dans l’objectif. Ils avancent, reculent, placent leur appareil à la verticale, éborgnent le voisin d’un coude relevé trop haut, s’excusent, reculent à nouveau, marchent sur le pied d’un autre, se retourne pour de nouveau s’excuser. Quand ils reprennent la pose pour enfin me tirer le portrait, j’en ai profité pour m’éclipser derrière un de ses arbres en pot imitant la savane. Ils doivent alors se contenter de photographier ma petite tête, émergeant d’un décor en carton plâtre. C’est de loin ma blague préférée, je ne m’en lasse pas.
Je suis unique dans la région et les administrateurs de la ménagerie ont eu l’idée de me déplacer dans un autre zoo durant l’été, dans un coin du département où je vais pouvoir satisfaire la curiosité des touristes qui, chaque année, viennent nombreux. Cette épopée m’effraie un peu : avec qui vais-je donc devoir cohabiter ? Serais je aussi bien chouchoutée dans un lieu où personne ne m’a vue naître ? Les autres pensionnaires ne vont-ils pas être jaloux si je suis traitée en guest-star ? Et puis, il va falloir me transporter et ce n’est pas une mince affaire. Il n’est pas question que j’accomplisse ces quatre-vingt kilomètres à pied. Je tentais de me raisonner en me persuadant que les deux mois d’été seront vite passés et qu’après tout, cette épopée aux allures de transhumance sera mes premières vacances hors de chez moi.
Je commençais à relativiser et, somme toute, à ne trouver à cette aventure que des avantages quand j’entendis une nouvelle qui m’effraya. Le poste de radio qui accompagnait tous les jours mon soigneur racontait la mort incroyable d’une congénère du sud de la France. Une girafe devait être déplacée d’un zoo à un autre. Celle-ci avait pris place dans un camion à plateforme où vraisemblablement le chauffeur du véhicule avait oublié la hauteur totale de son chargement. A l’entrée d’un tunnel, la pauvre bête était morte sur le coup, pour ne pas dire « sur le cou » en heurtant la voute de plein fouet. A partir de ce jour, je ne vivais plus, j’anticipais même ma mort. Je me rapprochais des autres pensionnaires, les fréquentais davantage comme si c’étaient les derniers jours que nous partagions ensemble. Je me régalais de ce fourrage d’exception qui m’était offert, le dégustais comme la dernière cigarette offerte à un condamné à mort. Rebelle quand je refusais que la brosse époussète mon pelage, je me soumettais à ses frottements énergiques qui, d’habitude, me faisait ruer et par seulement dans les brancards. Le soigneur s’étonnait alors de mon calme. Je me disais alors que j’avais été bien gâtée par la vie même si celle-ci devait s’arrêter brutalement.
Puis le grand jour arriva. J’entendais tout un charivari à l’extérieur. Il me semblait que tout le personnel était en effervescence. Eh, oui ! Mon transfert vers l’autre zoo mobilisait toute l’équipe. Un bruit de moteur s’approchait. J’imaginais un camion à plateforme sur lequel j’allais me hisser comme vers l’échafaud. Telle ne fut pas ma surprise quand je vis stationné près de la porte de mon enclos un camion immense, vaste, avec des fenêtres grillagées. Les portes à battants étaient déjà ouvertes. Une litière épaisse et odorante s’étalait. Mon soigneur vint me chercher, me tapota la cuisse en m’encourageant par des petits mots affectueux :
- Allez, ma grande, ça va pas être long! Dans deux mois, tu es de retour ! Mais c’est qu’elle va me manquer ma fifille !
Le voyage s’est bien passé, sans stress. Je regardai le paysage à travers les barreaux. Mon séjour dans le grand zoo ne présenta rien de particulier, tous les visiteurs sont les mêmes. On me ramena à la fin des vacances dans mon enclos. Mon soigneur me fit la fête. J’avais survécu.
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Miraje · il y a
Une histoire à ne pas dormir ... debout !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Savoureuses pensées d'une girafe quelque peu friponne puis stressée. Elle a appris à profiter de sa chance. Bien des humains pourraient l'imiter.
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Alain Adam · il y a
La démarche chaloupée des girafes? Une poésie des formes...

A la première personne la girafe s'exprime enfin, Mon vote!

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Utilisateur désactivé · il y a
Belle leçon d'indifférence, de nonchalance d'un instant de vie saisie.
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Keith Simmonds · il y a
Joli texte original sur l'amour d'un giraffe au zoo! Bien raconté! Bravo! Mon vote!
Il ne nous reste que quelques heures pour voter!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en
compétition pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les
lire et les soutenir si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Jean Calbrix · il y a
Un texte sympa sur la vie d'une girafe dans un zoo. La bonne idée, c'est que c'est la bête elle-même qui la raconte. C'est délicieux ! Bravo, Cath ! vous avez mon vote.
J'ai une nouvelle tragicomique en compétition été, ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelle/la-societe-fait-un-carton Puisse-t-elle vous donner un agréable moment de lecture !

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