4
min

La galerie des bustes

Image de Corelli

Corelli

126 lectures

97

15 janvier 1622. 15 janvier 1822. 15 janvier 2018. Il est des rituels exhausteurs de saveur de la langue française, comme peut l’être un miel de thym ou d’avocatier. Il est des dates qui enfantent des génies incontestés tels Jean-Baptiste Poquelin, dont la naissance est fêtée chaque 15 janvier Place Colette depuis presque 2 siècles.
Une célèbre maison, une institution: La Comédie Française pleine de mystères. L’escalier magistral de la Ruche, le damier noir et blanc, la salle Richelieu et soudain cette galerie d’illustres patronymes de notre littérature, 50 nuances du flamboyant au noir. Valse secrète des bustes -anachronique, surréaliste- qui s’apostrophent dès qu’acteurs, spectateurs, guides et visiteurs s’éloignent, les laissant enfin entre eux le soir venu. Cercle des poètes jamais disparus.
Alors que l’obscurité inonde la galerie et que des formes évanescentes sortent des murs sous une lune voyeuse, cachée par l’ondulation d’une tenture je les entends, ceux qui jamais ne me trahissent, mes écrivains chéris:
-C’est moi Alexandre, le père. Ma truculence n’a d’égal que ma tignasse. Libre et libéré, j’assume les plis de mon cou de taureau, pareils à ceux de ma large chemise béante. Diantre Alfred, ne te sens-tu pas prisonnier de ta mèche impeccable, de ta barbe taillée et de ce ruban nouant ta gorge?
-Nullement car la mélancolie m’habite et j’aime la tristesse, la résignation. Seuls mes personnages se permettent des Caprices. Mes yeux contemplent le vague, le vague à l’âme.
-Hum, badiner n’est vraiment pas ton fort. Moi j’ai inventé un langage, le Marivaudage, et n’en suis pas peu fier! Ton Figaro y souscrirait, n’est-ce pas Pierre-Augustin?
-Messieurs, que sont ces mièvres considérations face à La Révolution. Et qui mieux que notre maître à tous pour en louer le lyrisme? Victor, nous t’écoutons.
-Certes ma barbe impose respect et distance, mais ne vous fiez pas à mes airs de sage. L’insolence de Gavroche serre encore mes poings. «Quoi qu’on en dise, la Révolution Française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ».
Au bout de l’étrange long corridor où revivent les fantômes, où riment lumière avec ténèbres au son du violoncelle, une cage de verre. Surgie de nulle part sous un rai lunaire. Immobile. Tremblant parfois. A l’intérieur? Un fauteuil de bois à la peau en lambeaux telle une mue d’Ouroboros, dragon se mordant la queue en un anneau infini.
4 roulettes noires sous le siège de Molière. Le dossier mobile en a porté puis tué, des Argan. Disparus les uns après les autres. Par épuisement? Manque de talent? Allez savoir. Le nez d’Olivia a fondu dans la cire d’une bougie comme une odeur de sang, celui craché par le génie se mourant. Son sang séché sur le cuir et le noyer, sur fond de crin.
Olivia, je l’ai observée et appréciée à la dérobée, jusqu’à ce qu’elle frôle l’accoudoir du fauteuil de mon Molière, à cause d’elle sorti de son cocon vitré. Elle n’avait pas le droit, j’ai failli... Mais l’arrivée d’Eric arrêta mon dard.
Les bustes redeviennent statues, le saint fauteuil se fige sous sa cloche d’éternité, l’aube du 15 janvier prépare le rite annuel en hommage à l’auteur du Malade Imaginaire. Chut les voilà. La troupe de La Comédie Française déboule dans la galerie et se groupe autour du meuble décati à l’aura d’or pour la traditionnelle photo.
La devise Simul et Singulis sur les lèvres, les abeilles du Français, joueuses, habitées, unies par la créativité, composent un essaim hétéroclite en honneur de leur maître, héros incontesté des lieux. Père, célèbre pair, héritage pour inspiration future. Dans ce brouhaha, qui prête attention à ma présence? Seule une tache rouge sur le cou d’un buste témoigne de ma visite nocturne. Si les gens savaient.
Mots, vers, prose, rimes, tirades improvisés fusent du tac-au-tac en joute jouissive entre comédiens; flot verbal de haute volée par tant d’esprit, tonitruant, éloquent. Une musique sacrée bourdonne entre les pierres séculaires. Du miel pour bouches et oreilles, qui me fait oublier mon besoin d’exutoire. La paix est revenue.
Chaque travers humain, du plus lamentable au plus louable, fût piqué par la plume impitoyable de Molière. On se ressemble. Diva, j’aurais pu jouer tous les rôles. Mes antennes réceptives frémissent:
-Par ma foi, il y a plus de 40 ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela.
-Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.
-Pour être dévot, je n'en suis pas moins homme!
-Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées.
-Donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais «Je vous donne» mais «Je vous prête le bonjour».
-Ceux de qui la conduite offre le plus à rire sont toujours sur autrui les premiers à médire.
-Le mépris est une pilule qu'on peut avaler mais qu'on ne peut mâcher.
-Il n'y a en amour que les honteux qui perdent.
-Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre.
-L’amour sait se venger des mépris que l’on fait de lui.
-Les langues ont toujours du venin à répandre.
-La solitude effraie une âme de 20 ans.
-Quelle nouvelle? Le petit chat est mort.
-Il faut qu’il ait tué bien des gens pour s’être fait si riche.
-Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
-On ne meurt qu'une fois et c'est pour si longtemps!
-Buvons, chers amis, buvons: le temps qui fuit nous y convie; profitons de la vie autant que nous pouvons.
Conclusion collégiale d’Eric, Danièle, Laurent, Didier, Denis, Guillaume, Michel, Bakary, Suliane, Adeline, Noam, Dominique, Pierre et compagnie. Je les connais tous, jeunes ou vieux, pourtant eux m’ignorent. Manquent à l’appel Gisèle et Robert, j’ai déposé mon sceau carmin sur leur cou. Ils m’acceptaient gentiment dans leur loge, quand je frappais au carreau après une escapade entre les Colonnes de Buren. Jusqu’à ce jour de 2017 où ni l’un ni l’autre n’a daigné ouvrir sa fenêtre. Je ne pouvais laisser passer l’affront. Jugulaire gonflée, regard horrifié. J’ai eu de la peine.
Belle cérémonie ce matin. Sieur Molière, que serions-nous sans vous? Ne m’abandonnez pas. Déjà la nuit tombe et mon vol se hâte vers la ruche du toit de l’Opéra Garnier, la reine me surveille. Elle désapprouve ma folle passion du théâtre, de la verve éclairée, du geste précis, des envolées mystiques. Oh une fois, une fois seulement quitter mon costume rayé jaune et noir pour me draper du rouge sang de la robe de Phèdre signée Christian Lacroix pour Martine. Je n’ai pas supporté son triomphe. Sa carrière s’est arrêtée. Son coeur aussi. Pour elle, pas de pitié.
Même un insecte que vous méprisez a le droit de rêver, de rêver de monter sur les planches avec le panache de Cyrano De Bergerac. A sa façon, il a parlé de moi dans «un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille». Nulle trahison vis-à-vis du taulier de La Comédie Française puisqu’Edmond Rostand écrivit cette unanimité: «Molière a du génie».
Mon génie à moi, j’ai cruellement envie de le crier. Je maîtrise le répertoire classique, ce matin encore je connaissais par cœur les répliques des personnages. Je ne permets à personne d’en douter. La reine endormie, je reviens ici la nuit me cacher dans un pli de rideau, m’enivrer de l’odeur de cette scène légendaire que ma minable condition m’interdit de fouler. Parfois j’en pleure, j’enrage, parfois j’ai envie de tuer. Je tue par pulsion, piquant sur le LA strident des cymbales en plein crescendo.
Les bustes sont mes complices, fantômes à midi et réels à minuit. Je marque ces cous blancs de mon sceau, une goutte vampirisée à mes victimes. Après tout Diafoirus pratiquait bien la saignée. Je ne fais que perpétuer l’œuvre de Molière. Et ce fichu gardien qui nettoie la mouche rouge de la statue, ignorant la signature d’une justice rendue. Ne voit-il pas qu’elle saigne? Ne sait-il pas pourquoi je saigne? Incomprise, que n’ai-je la gloire méritée? J’entends les applaudissements, les rappels, je salue. Rideau.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
97

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Potter
Potter · il y a
J'ai beaucoup apprécié ton texte, un grand merci !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin sur Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3
J'ai besoin de ton soutien !!!!!!!

·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Tout comme Sourire, je vous fais part de mes regrets ,ce texte était digne de figurer en finale.
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Original ce texte ! Dommage qu'il soit trop tard pour voter mais pas pour apprécier
·
Image de Randolph
Randolph · il y a
Tout à fait réussi ! Je le découvre trop tard pour voter, mais pas pour apprécier...
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un texte passionné, très littéraire, éloge du théâtre, et des grands hommes. La narratrice, noble abeille, y apporte le rouge et le noir. Pour chercher la petite bête (l’abeille bien sûr) je trouve qu’il y a beaucoup de citations de Molière rassemblées en un seul bloc. Votre texte est atypique dans le Court et noir, j’espère que le jury le remarquera.
·
Image de Corelli
Corelli · il y a
merci mille fois et tout à fait d'accord pour les citations, il y en a un peu bcp mais difficile de limiter. J'ai dû supprimer les sauts de lignes pour rentrer dans les 8000car, du coup le texte n'est pas aéré dsl. Bonne soirée.
·
Image de Niagara
Niagara · il y a
Super ma cousine tu m'epate !!!!! Trop bien écrit mais quelle imagination tu as
·
Image de Corelli
Corelli · il y a
et coucou ma belle! Merci de me soutenir tjs autant. Bises à tous
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Une originalité qui devrait interpeler le jury , Mes voix
Je concoure avec ' La rue du temps perdu '

·
Image de Corelli
Corelli · il y a
sortie des "bas-fonds parisiens", je vous remercie!
·
Image de Sophie Balastre
Sophie Balastre · il y a
Joli texte (j'aime beaucoup ce voyage dans le théâtre) mais rangé dans le mauvais tiroir ;)
·
Image de Corelli
Corelli · il y a
pas assez "noir"
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Original et bien écrit.
·
Image de Corelli
Corelli · il y a
merci bcp
·
Image de Sophie
Sophie · il y a
Bravo ! Savant mélange de culture et d'audace ... qui osera déambuler sereinement dans la galerie des bustes ?
·
Image de Corelli
Corelli · il y a
le jour pourquoi pas mais la nuit... Merci pour le msg
·